L’hypersensibilité existe-t-elle vraiment?

Aujourd’hui, c’est la journée mondiale de l’hypersensibilité, notion que certain.es balaient d’un revers de la main. Or, je me considère depuis trois ou quatre ans comme hypersensible. Mais il y a quelque temps, deux vidéos m’ont fait douter de ce que j’ai considéré très vite comme une partie de mon identité.

Il y a un peu moins d’un an, j’avais écrit cet article qui comportait des conseils notamment pour les personnes hypersensibles. Après un peu plus de deux décennies à prendre les remarques des autres trop à cœur, à me sentir sur-stimulée dans un environnement bruyant et agité, à avoir envie de vomir lorsque je vois des couleurs vives etc, je ne voyais pas comment le terme « hypersensible » pouvait ne pas me correspondre.

Avec cette impression persistante d’être un petit chaton jeté au milieu d’une autoroute, et surtout d’être seule face à ce que je ressentais, j’ai fini par tomber sur le livre d’Elaine Aron, The Highly Sensitive Person. Celui-ci est un ouvrage de référence, son autrice étant celle qui y a inventé la notion d’hypersensibilité en 1997.

A sa lecture, je me suis sentie enfin comprise, tous les « prend sur toi » ou « fais un effort » ou « va te faire soigner » accumulés depuis des années s’atténuant sous le baume de la bienveillance. On était fin 2018 et je n’allais pas franchement très bien. J’avais un travail qui me plaisait mais prenant émotionnellement, et j’étais peu mais mal entourée. J’avais sans cesse besoin de me recharger, de passer du temps seule dans le noir à lire ou à ne rien faire en écoutant de la musique de méditation. Ah, et je me relevais d’une sévère dépression aussi. Je cherchais pourquoi j’en étais arrivée là, pourquoi j’en arrivais toujours là, et quel type de personne j’étais. Alors, on peut dire que ce livre est arrivé au moment où il le fallait dans ma vie. Ou beaucoup trop tard, je ne sais pas.

J’étais indignée. Ce concept était né presque en même temps que moi, et je n’en n’avais jamais entendu parler ? Pourquoi on me faisait comprendre que j’étais trop, tout le temps ? Pourquoi les psys ne m’avaient jamais éclairée sur « qui » j’étais, pourquoi n’avaient-ils pas mis un mot sur tous ces problèmes rencontrés depuis l’enfance ?

A partir de là, ma vie a subtilement mais significativement changé. Je prenais encore plus de temps pour « me recharger », je refusais des rendez-vous avec des amis ou tout ce qui pouvait être sur-stimulant _ la liste est longue. Et surtout, je n’avais plus honte de dire que j’étais hypersensible, que j’étais qui j’étais, et que les gens allaient devoir s’adapter à ça parce que j’avais passé toute une vie à m’adapter à eux.

En trois ans, le monde a peu mais bien changé lui aussi. Quand je dis que je suis hypersensible, j’ai toujours cette première réaction : « oh, c’est bon, arrête ». Mais j’ai aussi : « vous avez été envoyée sur Terre pour guérir les autres » (euh… merci ? ) et surtout : « oh, moi aussiii! « . Alors, tout le monde serait hypersensible ?

Et c’est là que je suis tombée sur ces deux vidéos. D’abord celle de PsykoCouac, puis celle de StephanieAubertin, un peu plus approfondie. Deux youtubeurs qui disent exactement la même chose : l’hypersensibilité n’est pas une notion valide d’un point de vue scientifique, les « études » d’Elaine Aron ne reposent sur rien, et on devrait arrêter de se déclarer hypersensible à tout bout de champ.

« Essayez de rester jusqu’à la fin de la vidéo », disent les sceptiques. Difficile quand on s’est longtemps entendu dire que l’on faisait du cinéma tout en se traînant une impression de sous-diagnostic, mais étant en faveur du débunkage et de l’esprit critique, je suis restée. La vérité ne peut pas toujours être en ma faveur.

Je dois dire que les deux visionnages étaient bien peu agréables. J’avais déjà vu une vidéo de Psykocouac auparavant _ sur le trouble borderline _ et ça m’avait mis le moral à zéro. Des phrases du type « c’est pour ça que ça peut être chiant pour les proches » (même si je ne suis pas borderline moi-même) n’aident pas vraiment. Quant à celle de StephanieAubertin, je trouve qu’elle manque de bienveillance, notamment lorsqu’elle déclare d’un ton froid que certain.es se considérant comme hypersensibles sont le profil type des recrues des sectes. A la fin des deux vidéos, je me sentais malade, comme si je n’étais qu’une patiente, crédule de surcroît, ou un objet de curiosité pour la recherche scientifique.

Cependant, on ne peut pas enlever à ces personnes qu’elles sont plus rigoureuses scientifiquement qu’Elaine Aron. Si vous écoutez leur argumentation, vous verrez qu’en effet, le concept d’hypersensibilité est plutôt bancal. Il ne semble pas qu’il puisse avoir une valeur de diagnostic. Quant au questionnaire pour voir si l’on est hypersensible, fourni au début du livre et utilisé dans les études de l’autrice, son résultat sera influencé par de nombreux facteurs, y compris celui de désirabilité sociale. Stéphanie Aubertin prend ici l’exemple de la question : « appréciez-vous les œuvres d’art subtiles ? » A votre avis, qu’allez-vous répondre ? « Non, je suis une bille en art plastique ? »

Pour des questions de la sorte, je pense également que l’identification à une classe sociale peut jouer un rôle, notamment si quelqu’un issu d’un milieu populaire est convaincu que l’art « subtil » _ selon qui d’ailleurs ? _ n’est pas pour lui. Enfin, le facteur du genre pourrait brouiller d’autant plus les pistes. J’ai rarement vu un homme s’affirmer hypersensible avec fierté.

Avec ces arguments et ma réflexion qui s’y est ajoutée, je n’étais toujours pas convaincue. Je me disais que l’on pourrait tout de même donner une chance à ce trait de caractère, si beaucoup s’y reconnaissent, et l’étudier de manière plus assidue que son inventrice. Or, il se trouve qu’il couvre de nombreuses notions existant déjà, mêlant pêle-mêle symptômes, syndromes, tempéraments, et autres classifications qui échappent à nous autres profanes de la psychologie.

Le « tempérament », par ailleurs, est à prendre avec des pincettes. Qu’est-ce qui fait que nous sommes nous ? La science la plus avancée n’a pas encore réussi à répondre à cette question. Entre la génétique, l’épigénétique, les traumas familiaux, l’éducation, la classe sociale, difficile de voir jusqu’où nous sommes libres d’être qui nous sommes, et encore plus de savoir si nous aurions été épargné.es de troubles psychologiques avec des circonstances différentes.

En ce qui me concerne, je n’ai pas toujours été comme ça, en tout cas pas à ce point. L’être humain même « hypersensible » n’est pas fait pour rester dans le noir tout le temps.

L’intérêt principal de ces vidéos, outre le fait de remettre en question nos croyances, est de nous avertir sur quelque chose de fondamental : à force de s’identifier en tant qu’hypersensible, nous pourrions passer à côté d’un diagnostic qui pourrait améliorer notre vie, voire la sauver. Or dans le domaine de la santé mentale, j’ai l’impression que l’un va rarement sans l’autre. L’hypersensibilité peut cacher par exemple une dépression chronique qu’il serait vital de soigner, même si nous parvenons à « vivre avec » depuis de nombreuses années.

Pour revenir à mon cas, je suis très peu tolérante au bruit. Cela s’est fait progressivement, jusqu’à ce que je ne puisse plus prendre le métro sans être dégoûtée, aller en classe sans que les doigts des camarades qui martèlent la table me poussent à sortir, puis que je ne puisse écouter qu’au prix d’un effort coûteux les vidéos et podcasts qui m’intéressent. J’ai envisagé de retourner à la fac, mais j’ai vite abandonné à l’idée d’être en hypervigilance constante. Je donnais comme explication l’hypersensibilité.

Le temps de me dire que ce n’était peut-être pas que de la sensibilité accrue, que je n’étais pas juste spéciale mais que j’avais besoin d’aide, ce trouble a augmenté. Il y a quatre mois, j’ai enfin pu poser un mot sur ce que je vivais : la misophonie. De là, j’ai pu chercher les spécialistes susceptibles de m’accompagner. Mais cela m’a pris des années et je suis encore loin d’être sortie d’affaire. Est-ce que le livre d’Elaine Aron a été un obstacle ? Probablement.

Si j’ai livré une partie de mon histoire, ce n’est pas seulement pour raconter ma vie. Ce que cela nous apprend, c’est tout d’abord qu’un terme qui nous correspond n’a pas forcément valeur de diagnostic. Malgré la morale évidente « il ne faut pas croire n’importe qui », j’ai envie de tirer d’autres conclusions.

Tout d’abord, pourquoi est-ce que j’y ai cru ? Comme on peut le voir au début de l’article, j’étais en position de vulnérabilité. Pas dans le sens où je suis une faible femme nourrie aux articles de pseudo-psychologie, mais plutôt parce que je voulais absolument aller mieux et que j’étais en quête de réponses. Celles de certain.es soignant.es étaient froides, condescendantes ou n’apportaient que peu de solutions. J’étais vue comme une patiente qui aurait pu faire mieux, qui pouvait quand même voir le verre à moitié plein.

Je n’étais pas souvent perçue comme une personne spéciale, créative, empathique, qui avait quelque chose à apporter et qui n’était pas arrivée là simplement par manque de volonté. Le livre d’Elaine Aron, entre autres, m’a au moins donné ça et m’a permis de m’affirmer, de poser mes limites.

Si un ouvrage inexact d’un point de vue scientifique m’a temporairement été plus utile que le système médical, le problème ne viendrait-il pas en premier lieu de celui-ci ? Il est vrai que la difficulté à obtenir un diagnostic, le coût d’une visite chez un.e psychologue ou un.e psychiatre, la qualité médiocre des soins que nous pouvons recevoir dans les CMP, les délais d’attente de toutes sortes, le jugement que nous avons à affronter lors de certains rendez-vous culpabilisants et contre-productifs, ou encore la jungle d’informations, n’aident pas spécialement à se sentir mieux.

Mais la difficulté est peut-être ancrée plus profondément dans notre société, où nous devons être « aux normes » comme les machines qui la font tourner. A force de devoir se conformer sans cesse à de nouvelles exigences, nous finissons tout.es par nous sentir bizarres, et certain.es plus que d’autres, en particulier lorsque nous avons des traits de caractère dits « féminins ». Il faut être efficace au prix de son humanité, apprécier les « œuvres d’art subtiles » ne sert plus à rien. Alors à la fin, oui, on a envie de hurler haut et fort que l’on est hypersensible.

Tout n’est pas perdu, et le système de santé français est encore loin d’être à jeter aux orties. J’ai fini par trouver des soignant.es et des thérapies qui me correspondent, fuyant les médecins qui me disaient que c’était pourtant simple de voir la vie en rose et allant vers celle.ux qui me proposaient des solutions concrètes adaptées à mon problème.

Alors, que dire ? Doit-on faire un feu de joie grâce aux livres d’Elaine Aron ? Si vous pensez que ses ouvrages peuvent vous aider à vous sentir valorisé.e et à vous affirmer, alors allez-y, lisez-en un. Si vous dire hypersensible permet de vous faire comprendre dans certaines situations, il n’y a aucune raison de ne pas utiliser ce terme dans le langage courant. En revanche, ne laissez pas cette lecture vous faire passer à côté d’un diagnostic, même et surtout si vous avez toujours été « comme ça ». C’est une chose de s’accepter avec ses défauts, c’en est une autre de vivre avec des symptômes de plus en plus handicapants alors que vous pouvez y mettre un terme. Quant à celle.ux qui me disent que j’ai été envoyée sur Terre pour guérir les autres et que mon empathie est un cadeau, je préfère d’abord me guérir moi-même et utiliser mon empathie avec prudence.

Poésie bretonne : corps-à-corps avec la mer

De lèvres et de rostres, le nouveau recueil de Jean-Claude Chenut, est paru en 2020 aux éditions Edilivre, qui édite de temps à autre de petits joyaux de la poésie contemporaine. Un ouvrage au sous-texte érotique illustré par son ami de longue date, le peintre Hervé Delabarre.

« Jean-Claude Chenut est né au confluent d’un lance-pierre et d’un oursin, et ses poèmes tiennent des deux à la fois. »

Hervé Delabarre

Ce que l’on peut lire sur la quatrième de couverture a de quoi interpeller, voire faire rire _ je pense d’ailleurs que ces deux artistes sont dotés d’une certaine malice. On comprend par la suite que la poésie de l’auteur est piquante comme un oursin, qu’elle ne cherche pas à plaire, qu’elle retranscrit une expérience qui vient taper au visage _ comme un lance-pierre _ et fortement imprégnée de l’influence de la mer _ retour à l’oursin.

Si vous êtes intrigué.e et que vous souhaitez lire ce recueil de 63 pages, voici brièvement ce en quoi il consiste, bien qu’il soit toujours délicat de résumer un ensemble de poèmes : l’homme est subjugué par la présence de la mer, comme si il vivait une expérience de désir _ et d’amour? _ intense avec une femme. Le titre, De lèvres et de rostres, représente bien le double sens qui se manifestera tout au long de notre lecture. Tandis que la première partie nous fait vivre cette intensité par procuration, la deuxième, nommée L’embâcle, semble plutôt relater l’échec ou l’absence de cette relation, l’érosion du désir, ou en tout cas le processus de deuil. Au départ piquant comme un oursin et vif comme un lance-pierre, le langage poétique se fait de plus en plus ténu et discret pour finalement s’effacer tout à fait. Notre « histoire » vécue au présent s’achève par un silence sinon calculé, du moins prévisible.

Allons donc, comme dit notre ami Hervé, « glisser dans l’onde, en épouser les courbes et se laisser aller ».

Première partie : De lèvres et de rostres (32 poèmes)

Tout d’abord, qu’est-ce qu’un rostre? Selon le Larousse, il s’agit d’un « éperon de navire de guerre antique » ou encore d’un « prolongement antérieur rigide surmontant la tête de divers animaux ». Il existe d’autres définitions, mais celles-ci restent les plus probables. On comprend désormais le double sens du titre.

La première partie du recueil est vivante, piquante, concentrée sur le présent. A plusieurs reprises, nous avons affaire à des aspects du catholicisme. Le divin et le profane se mêlent pour atteindre l’extase. Cela peut nous rappeler les courants mystiques de certaines religions, notamment monothéistes.

Hormis cette fusion entre le champ lexical du plaisir et celui du sacré, nous pouvons débusquer quelques motifs récurrents. Nous avons la « fleur » et sa « corolle », allusions pour l’instant féminines et délicates. Puis nous avons l’aisselle, ce qui peut paraître décalé. Or, on y trouve l’odeur de la personne, quelque chose de rugueux, sans cesse en mouvement, etc. Ce n’est pas un bel endroit, ni très agréable, mais c’est un concentré de vie. Comme dans le reste du recueil, il ne s’agit pas ici de beauté, d’esthétisme, mais de sensations.

Nous ne sommes pas en reste de ces dernières. On « franchit » un seuil, comme dans les contes où sauter la barrière est à la fois mortel, illicite et source de plaisir. Nous sommes confrontés à la mer mais aussi à la mort, dualité classique dans les littératures. Tout est mêlé, l’expérience du poète semble aller au-delà du rationnel : le ventre, le soleil, la peau, les hanches, mais également les plaies, les écorchures. L’émoi amoureux est comme souvent associé à la douleur, le soupirant souffre le martyre. Un soupir qui n’a rien d’innocent puisque nous retrouvons plusieurs fois les « lèvres », le « suc » et « l’haleine ». Les notions d’autel et de sacrifice sont récurrentes : l’amour, le sacrifice, la mort, ceci fait appel à un imaginaire plus large, dans lequel on retrouve par exemple la complémentarité des cartes de l’amoureux et du pendu dans le Tarot.

Ici, le corps féminin est sauvage. Il tient plus de la puissante mer que de la terre à féconder ou à conquérir. Le corps féminin n’est pas un objet, c’est un sujet sans cesse en mouvement et qui menace d’engloutir notre poète. Ce n’est pas non plus une terre fertile, malgré toute la vie qui en émane, puisqu’elle est capable de donner la mort.

C’est un corps qui dépasse, un corps qui sent, un corps qui submerge et qui par son ressac subjugue les sens de l’homme (au masculin).

Un paysage cyclique aux mille va-et-vient, sous la fureur de la pluie, sous l’apaisement du soleil, une mer furieuse, passionnée, sans la mémoire de ses actes, car pour elle tout est recommencement. Cette présence féminine ne se voit pas, ne se montre pas, à peine peut-elle se décrire. Elle ne fait pas sensation, elle est la sensation.

Cette mer protéiforme, trop humaine, trop divine pour n’être perçue que par la vue, n’est dicible qu’en recourant à des éléments de langage ésotériques :

20/

Derrière l’éboulis des mots,

de l’ossature humide du désir

derrière la muraille cristalline

de l’œil humide,

les pierres sont en fusion,

onyx, obsidienne ou basalte,

serties de l’anneau sacré

de la statue endormie.

Le sybarite lisse le drap,

lime ses ongles

Et glisse dans l’ombre apaisée.

De lèvres et de rostres, Jean-Claude Chenut (EdiLivre)

Ésotérique n’est pas vraiment le bon mot. Hermétique, en réalité, conviendrait mieux. L’onyx, l’obsidienne et le basalte sont des pierres réputées pour leurs propriétés apaisantes. Elles auraient également des vertus protectrices, voire curatives. Toutefois, le symbolisme qui leur est associé varie en fonction des époques. On peut tout de même parier sur cette signification puisque le dernier mot du poème est « apaisée ». Il est aussi important de préciser que le basalte et l’obsidienne sont des pierres volcaniques, ce qui explique ce vers : « les pierres sont en fusion ». Ceci nous ramène à la nature furieuse, changeante, « volcanique » justement, de la mer. Nous avons dans d’autres poèmes cette présence des éruptions, des fossés, des ravins, de la lave, de tout ce qui a trait au minéral.

Quant au sybarite, il s’agit de quelqu’un qui aime vivre dans le luxe et goûter sans cesse au plaisir, c’est-à-dire un hédoniste. Celui-ci semble bien évidemment profiter des plaisirs de la vie puisque après la fusion et « l’anneau sacré » viennent l’apaisement et le drap lissé. Dans les autres poèmes, la « gorge », les « yeux clos », les gants, ainsi que le liquide, tantôt jaillissant, tantôt coulant, sont autant de mots participant à exprimer cette expérience. Celle-ci ne serait pas rendue aussi intense sans synesthésie. Nous avons l’ouïe avec les « soupirs », le « souffle », les murmures, mais encore le toucher avec la « soie » et divers éléments brûlants, puis le goût avec les « papilles » et le diamant « sous la langue », qui revient souvent.

La mer, avec sa « fleur », sa « corolle », comme on l’a vu plus tôt, est parfois associée au végétal, mais aussi aux domaines animal et minéral. Elle semble bien vivante dans tous ces aspects.

Des estampes

Qu’en est-il des illustrations? A l’image du recueil, elles ne sont pas forcément belles, mais tout en courbes, à l’encre, elles débordent, telles un corps féminin insaisissable, mouvant, blessé, avec des recoins, ses parts sombres, pas spécialement esthétique. Ce corps est difficile à mettre dans la cage du visible. Contrairement à ce que l’on a trop tendance à voir dans l’imaginaire collectif, il est ici impossible de lui assigner une taille, une forme, une posture statique. Comme la mer, ce corps féminin est doux et violent, furieux et aimant _ « la caresse du cri » _ , destructeur et créateur.

Il a rarement un sens ou une direction, ou alors il y en a plusieurs, ce qui correspond aux quelques inversions présentes dans les poèmes, par exemple, lorsque ce sont les pierres qui sont serties de l’anneau au lieu de l’opposé.

De la sonorité

De toute façon, l’amante est plus perceptible par les mots _ leur enveloppe sonore, pas leur sens _ que par l’image.

Tout au long du recueil, nous avons des séries d’oppositions : le profane et le sacré, le doux et le violent, la nature et la civilisation, le brut et le précieux, l’organique et l’inanimé, la guerre et l’étreinte, les bosses et les ravins. Cette contradiction permanente se retrouve dans la sonorité tranchante du texte.

30/

Dans la soie du ventre,

le tambour indolent du ressac

soupirail aux membranes de miel,

de musc et de souffle retenu.

Le sésame des tétins

délie la langue,

cisèle le chant rauque du palais,

et, sur la peau comme chapelet,

la rumeur des rythmes et drapés de cérémonie

tisse l’écho des mirages.

De lèvres et de rostres, Jean-Claude Chenut (EdiLivre)

Nous retrouvons dans l’alternance des consonnes ce jeu entre douceur et violence, présent tout au long du recueil. Les -l et -m sont plutôt douces, tandis que les consonnes dentales d- et -t ainsi que le -s et le -r sont plus rudes. Grâce à cela, nous pouvons avoir un rapport organique aux poèmes. Le champ du sonore et celui du tactile se rejoignent, si l’on décide de lire à haute voix ce texte : le -d et le -t viennent claquer sur nos dents avant que le -m et le -l les apaisent.

31/

L’ombre du bord des lèvres

lisse l’émoi

au fond du calice

jusqu’à la lie,

si suave.

De lèvres et de rostres, Jean-Claude Chenut (EdiLivre)

Ces deux derniers vers sont un plaisir à lire : « la lie / si suave », l-l / s-s.

Les vers deviennent courts, déséquilibrés, on « tombe » de l’un à l’autre . Leur caractère abrupt nous fait nous prendre un coup à chaque étage descendu, jusqu’au silence du point final.

La mer est la nature avant la nature, la création répugnante, la création jaillissante, celle qui échappe au regard de l’homme. L’homme, ou l’amant, ne peut pas la conquérir. Il ne peut que l’explorer, être aspiré par ses profondeurs.

Dernière partie : L’embâcle (15 poèmes)

Le recueil est structuré en trois parties : d’abord l’introduction, puis De lèvres et de rostres (32 poèmes), et enfin L’embâcle (15 poèmes). Selon le Larousse encore, l’embâcle, à ne pas confondre avec la débâcle, serait « l’obstruction complète du lit d’un cours d’eau ». Un obstacle donc, au déchaînement de la mer.

Il y a beaucoup plus de silences dans cette partie. Ce pourraient être les silences s’installant dans le couple, celui du deuil ou de l’amour sans retour. Peut-être a-t-on perdu le désir ? Ou la femme qui le suscite ? Y a-t-il une différence ? Tâchons de le découvrir.

4/

Parfois l’air

a ce goût

sous la langue

de ce coup de feu

comme l’attente.

De lèvres et de rostres, Jean-Claude Chenut (EdiLivre)

Il y a beaucoup plus d’espaces, d’alinéas, de vide dans le texte, sur la page. Pour mimer l’absence ? Le silence du deuil ? Dans ce poème, la disposition des vers semble imiter le « ressac », le va-et-vient de la mer :

12/

Le temps en retard

____d’un ressac goût de rostre

quand il s’agit de palper

____sous la langue

la paroi opaque

____des cavernes offertes

__feuilles éparses

on ne sait pas

__avant coup

____où va le vent

___après coup

où va le vide

où jouent les grands méandres

abdominaux

à contretemps.

De lèvres et de rostres, Jean-Claude Chenut (EdiLivre)

Pour des raisons d’ergonomie, j’ai remplacé les alinéas par des tirets.

« La forme de l’absence », « fantôme », « blanche » : on semble bien avoir affaire à un deuil :

13/

Des murailles

des rumeurs

voix éteintes

des silences blafards

j’habite des apnées

fantômes

de ces draperies qui épousent le corps

et la forme de l’absence

cette chose blanche

comme le blanc de l’œil

quand on voit à rebours

J’habite l’étreinte

des impatiences

des écueils dans la gorge.

De lèvres et de rostres, Jean-Claude Chenut (EdiLivre)

Même le point habituel entre deux paragraphes a disparu. Le poète « voit à rebours », il est tourné vers le passé. Ici, contrairement à l’imaginaire occidental, le blanc n’est pas quelque chose de positif, il est au contraire la non-couleur du vide, de l’absence, du deuil, comme dans diverses traditions d’Asie et d’Afrique.

Dans la dernière partie du recueil il y a d’ailleurs moins de poèmes, moins de choses à dire : est-il vain de trop exprimer l’absence?

Le moindre mot

écorche l’écho

de ses rumeurs

De lèvres et de rostres, Jean-Claude Chenut (EdiLivre)

Écrire

crime crade

De lèvres et de rostres, Jean-Claude Chenut (EdiLivre)

Le fait d’écrire a-t-il tué l’amante ? L’écriture a-t-elle provoqué un affadissement du désir ? Comme si en parler, c’était commettre un crime, dénaturer le désir, en susciter l’absence.

Ces grandes lèvres

qui génèrent

ou dévorent

De lèvres et de rostres, Jean-Claude Chenut (EdiLivre)

Le pouvoir des « lèvres » de la femme est destructeur et créateur à la fois, alors que celui de l’homme est uniquement destructeur, donnant lieu au « crime crade ». D’un autre côté, écrire est la seule manière de faire, même imparfaitement, son deuil.

Trop en parler affaiblit le désir, le met dans une cage de mots. Le poète n’essaie pourtant pas de séduire la mer / la femme, il fait l’expérience du plaisir au présent, puis subit « l’absence » dans le moment du deuil.

Outre la pénurie de mots, nous trouvons plus de consonnes et de voyelles évoquant des pleurs, comme le -y ou le -l mouillé : « je saigne et mon oreille s’ouvre ».

Nous arrivons au dernier vers de l’ouvrage :

Le seuil caresse le rostre.

De lèvres et de rostres, Jean-Claude Chenut (EdiLivre)

Nous avons, une dernière fois, une inversion : c’est le seuil (inanimé, plat) qui caresse le rostre (pointu, parfois organique). On remarque d’ailleurs la similitude entre s-euil et d-euil. Le dernier vers est apaisé, isolé du reste du poème, contenu dans un paragraphe à lui seul.

Le seuil peut être considéré comme un nouveau départ, mais aussi comme une limite à ne pas franchir (mot bien présent dans le reste du recueil), qui était là tout du long. C’est un dernier vers très sobre, faisant office de proposition humble _ le seuil est au niveau de la terre, humus. On arrête de crier, on finit par se taire.

Cette proposition implique un consentement, or la mer va et vient comme le désir, c’est sa nature. Elle revient quand elle veut, et à l’image de la nature, elle ne s’embarrasse ni de la justice, ni de la logique humaine. Donc, son retour est possible. Ce livre est-il cyclique, à l’image de la mer et de la dynamique entre celle-ci et le poète ? Peut-être que tout finit et tout commence par un silence.


Si vous êtes convaincu.e par cette séance de lecture et que vous souhaitez aller plus loin, vous faire votre propre idée ou encore offrir de la poésie à un.e ami.e pour ce début d’année, rendez-vous sur le site d’Edilivre où vous pourrez acheter cet ouvrage en version numérique ou en version papier.

N’hésitez pas à me dire ce que vous avez pensé de cette balade analytique dans les commentaires. Quant à moi, j’aurai découvert un auteur et une maison d’édition bien sympathiques.

Épingle Pinterest

De la reconnaissance

Les femmes envoyées au front de cette épidémie (78% du personnel hospitalier, 90% des infirmières et aides-soignantes) seront-elles reconnues à leur juste valeur ou occuperont-elles aussi peu les livres d’histoire que les tirailleurs sénégalais?

En France, à chaque fois qu’une minorité risque sa vie, on a tendance à l’oublier bien trop vite.

Pandémie : Préparer l’après (partie 3)

Dans la deuxième partie de cet article, j’avais dressé un constat pas tellement réjouissant de ce qui nous attendait si nous restons passifs après le confinement. Attardons-nous à présent sur diverses solutions.

Les fausses bonnes idées

Je vous avais promis du positif… Mais me demander d’arrêter de râler c’est un peu comme me demander d’arrêter de respirer. Donc voici déjà ce en quoi je ne crois pas : trouver une planète habitable, orbiter dans une navette spatiale géante, créer des villes sur l’eau, mettre de la terre là où monte le niveau des océans, construire des digues géantes, repeindre tous les toits de Paris en blanc, provoquer un refroidissement climatique avec des produits chimiques libérés dans l’atmosphère, la terraformation, déclencher une guerre mondiale.

Pour moi, ces idées farfelues ne sont que de la poudre aux yeux, des concours de la plus grosse (fusée) entre milliardaires, du gâchis d’argent et d’intelligence que l’on pourrait employer à trouver des solutions efficaces. Voici à présent des pistes que je trouve intéressantes.

Chacun fait sa part

Énormément de scepticisme entoure ce concept : les diverses industries sont plus polluantes que la somme des consommateurs, et le capitalisme, nécessitant une croissance continuelle, est voué à nous faire détruire la planète _ et à nous auto-détruire par la même occasion. De nombreux citoyens baissent donc les bras, considérant que « ça ne sert à rien » et que l’action individuelle, en plus d’être une fausse solution, est un immense cache-misère veillant à responsabiliser les individus plutôt que les structures qui organisent notre mode de vie. De même que les citoyens qui s’abstiennent de voter, ces personnes s’abstiennent d’agir au quotidien, pensant ainsi tirer la sonnette d’alarme.

Je suis d’accord sur le fait que nous appliquons énormément de pansements là où il y aurait besoin d’une véritable opération. D’accord également sur le fait que les modes de production et notre économie doivent changer. Cependant, apprendre à moins et à mieux consommer _ quand nous pouvons nous le permettre _ vous sera bénéfique à tous les points de vue : finances, santé physique, santé mentale, qualité de vie. Vous vous sentirez sans doute plus en contrôle à de nombreux niveaux. A l’échelle collective, cela fera tout de même une différence. Rappelez-vous qu’un demi-degré de plus ou de moins aura une influence majeure sur l’écosystème. Pensez également à l’aspect éthique. Avez-vous vraiment besoin d’un nouveau téléphone fabriqué par des enfants de neuf ans? D’une nouvelle tenue de fête assemblée par des mères de famille sous-payées? De manger autant de viande? Sans changer radicalement de mode de consommation, vous pouvez dans un premier temps faire le point sur vos besoins réels. Il ne s’agit pas non plus de se culpabiliser à chaque fois, car nous faisons partie du système, que nous le voulions ou non.

De plus, si nous ne commençons pas à changer, qui le fera? Comment pourrons-nous argumenter nos revendications auprès des gouvernements et proposer de nouveaux modes de fonctionnement si nous-mêmes, nous n’avons aucune expérience ni aucune information sur ces manières d’agir? Pourquoi, alors que nous désirons une « vraie » démocratie, nous attendons « le bon » dirigeant? C’est à nous d’agir dans un premier temps, afin de savoir précisément par quoi nous voulons remplacer ce qui ne nous plaît plus. On dit souvent que la plupart des gens sont trop stupides pour avoir un rôle dans une démocratie représentative. Dans ce cas, discutons et éduquons-nous mutuellement.

Les moyens traditionnels

Les pétitions, les manifestations, se syndiquer, aider une campagne… Voici autant de moyens de tenter d’améliorer ou de conserver nos acquis sociaux. Nous avons tendance à nous sentir frustrés quand, après plusieurs mois de mobilisation active, des projets de lois sont maintenus ou des employés licenciés en masse. Cependant, regardez où nous en sommes, et comparez avec nos voisins anglais, ou mieux, avec les Américains. Peuvent-ils aller gratuitement à l’université? Peuvent-ils prétendre à une retraite correcte? Peuvent-ils se faire traiter pour le cancer sans passer des nuits blanches à craindre d’endetter leurs proches? Nous avons une réputation de râleurs, mais il faut reconnaître que cela nous a plutôt bien réussi jusque-là. Oui, le climat social français est souvent anxiogène, il existe des inégalités criantes, mais quand je pense à tout ce qu’on a déjà, je suis fière de vivre ici et que des personnes viennent du bout du monde pour venir partager ces valeurs avec nous.

On pourrait tout de même se poser légitimement des questions sur l’adaptation de ces moyens traditionnels au monde moderne : une grève affecte à présent plus les travailleurs que leurs patrons, les pétitions n’aboutissent que rarement à force d’en faire trop, la répression systématique des manifestants rend les événements publics de plus en plus impossibles, les jeunes sont de moins en moins syndiqués car sinon, c’est le chantage à l’emploi.

Il y a tout de même de nouveaux moyens de s’exprimer et des initiatives intelligentes. Souvenez-vous des milliers de chaussures disposées sur la place de la République en novembre 2015 pour protester contre la COP 21 quand Hollande avait interdit les rassemblements, ou encore de l’impact de #metoo sur Twitter, qui certes n’a pas changé grand-chose pour notre sécurité, mais a tout de même ravivé la solidarité entre femmes et a provoqué des prises de consciences parfois légères, mais significatives, chez de nombreux hommes. L’important dans tout combat social ou politique n’est pas simplement d’obtenir gain de cause _ trop long, trop frustrant _ mais aussi de se sentir moins isolé face aux injustices que nous subissons.

Dernièrement, manif.app a suscité l’intérêt de ceux qui souhaitaient manifester le 1er mai malgré le confinement. Utilisé également par les Gilets Jaunes, ce site permet de manifester anonymement par l’intermédiaire d’un avatar. Il s’agit d’une bonne alternative pour les personnes anxieuses, agoraphobes, asthmatiques, âgées, handicapées qui sont à présent exclues de ce moyen d’expression citoyen en raison de la violence croissante des répressions policières.

Les initiatives locales

Considérées à présent comme des « trucs de bobos », symboles parfois de la gentrification d’un quartier, les initiatives locales ont pourtant des origines ouvrières et populaires. Les jardins partagés, par exemple, permettaient aux ouvriers de se ressourcer, de se nourrir avec des aliments de bonne qualité, d’échanger entre eux, de s’approprier directement le fruit de leur travail, d’échapper quelques heures par semaine à la logique capitaliste, d’exercer leur corps autrement qu’à l’usine, de bénéficier d’un peu de nature même en milieu urbain.

Bien sûr, aujourd’hui, les travailleurs ont moins de temps. En revanche, il existe une catégorie de personnes non privilégiées qui, pourtant, ont du temps à revendre _ ou à s’approprier _ : il s’agit des chômeurs. Viennent ensuite quelques sans-papiers qui ont réussi à s’intégrer malgré tous les obstacles de leur condition. Privés de leur droit au travail, ils tentent de jouer un rôle positif dans la société en faisant notamment du bénévolat. A cela s’ajoute certaines personnes handicapées ou malades chroniques, trouvant parfois la force d’agir dans leur quartier ou sur Internet. Enfin, notre population vieillissante regorge de retraités engagés. Les étudiants, également, ont encore le luxe du temps, quand ils n’ont pas besoin de subvenir à leurs besoins.

Il reste donc une bonne partie de la population qui, bien que marginalisée, s’engage et se retrouve autour d’activités qui sont non seulement bénéfiques pour elle, mais également pour l’ensemble de la société.

J’ai cité les jardins partagés en exemple, mais il existe également des fablabs où l’on peut construire des objets, concevoir des sites Internet, apprendre à réparer nos outils technologiques. Des friches sont aménagées par la collectivité qui contiennent expositions de street-art, fermes pédagogiques ou encore bibliothèques collaboratives. Il y a quantité d’autres actions ciblées dont vous pouvez apprendre l’existence en vous baladant dans votre quartier, en contactant une association (même d’ampleur nationale) ou, qui sait, que vous pouvez créer vous-même…

Quelques concepts inspirants

J’aurais tellement aimé ne faire un article que sur ces sujets, mais je m’y connais si peu pour l’instant. C’est promis, je vais m’instruire et vous partager mes découvertes en retour. J’aurais par exemple voulu parler de permaculture, mais je suis incapable de former une phrase à ce propos. Vous trouverez mieux votre compte en allant chercher par vous-même.

Par contre, je ne peux m’empêcher de partager avec vous quelque chose de trop peu connu en ce moment : le low-tech. Il s’agit tout simplement de l’inverse de la high-tech : une technologie plus simple, plus accessible, moins gourmande en ressources, beaucoup moins chère car pouvant être produite par tout un chacun.

Je vous mets le site incontournable du low-tech lab ici, riche en explications éclairantes et en tutos fascinants.

Une révolution numérique?

« Progrès » est un mot fourre-tout dont on peine à se rappeler qu’il n’est ni positif ni négatif par nature. Si la fracture numérique est une réalité avérée en France, nos autorités s’orientent de plus en plus vers un « tout-numérique », surtout en ce qui concerne les démarches administratives. Ceci est très dangereux. En plus de réduire les contacts humains de personnes déjà marginalisées, cela tend à précariser encore plus celles qui ne maîtrisent pas la technologie. Or, on le sait, sans démarche administrative, on n’accède à rien en France. Titre de séjour, emploi, logement… Les analphabètes numériques seront exclus de tout cela, plus rapidement encore si l’extase face à la magie d’Internet lors du confinement nous fait perdre toute capacité de jugement.

Heureusement, nous sommes de mieux en mieux éduqués face aux nouvelles technologies. Les jeux pour apprendre à coder, comme CodeCombat, sont accessibles aux enfants de primaire. Des ateliers d’éducation à l’image se développent. Une infinité de cours gratuits sur le design, la programmation, l’interface humain-machine sont disponibles en ligne. La population en général est plus éveillée sur les dangers des réseaux sociaux pour la santé mentale. Les lanceurs d’alerte ont modifié en profondeur notre rapport à la technologie concernant nos données personnelles. Les fablabs dont je parlais plus haut éclosent à droite et à gauche.

Cette sensibilisation massive est sur la bonne voie. Cependant, un aspect de ce « progrès » demeure une véritable menace pour la démocratie : la bulle de filtres. Décrite en profondeur par Eli Pariser, militant pour la démocratie numérique, dans son ouvrage de référence The Filter Bubble, la bulle de filtres est ce qui nous permet d’accéder à un contenu en ligne personnalisé de plus en plus précis. Or, c’est ainsi que nous devenons enfermés dans une caricature de nous-mêmes, raciste, complotiste, extrémiste… Et que nous sommes de moins en moins tolérants lors de débats d’opinion.

Je l’avoue, mon opinion très tranchée est probablement le fruit de la filter bubble. Plus le temps passe, plus j’éprouve des difficultés à supporter des points de vue différents du mien. Ces derniers temps, grâce au recul du confinement, je me suis essayée à un exercice : parler avec respect à des internautes qui croient à des théories du complot. Très, très douloureux pour moi, car si je réagis souvent de manière agressive envers ces personnes, c’est parce que je me sens menacée. Je n’ai pas fait ça pour me donner bonne conscience, simplement parce que j’étais dans un contexte où je n’avais pas envie d’entrer dans une bataille d’arguments sans fin, simplement de mieux comprendre. Ça a plutôt fonctionné. Construire des ponts entre nous sans chercher à convertir les autres _ pire, à les insulter _ est la seule manière de lutter contre des radicalisations de toutes sortes.

Finalement, chaque personne se croyant tirée d’affaire est dans sa bulle. Il y a quelques semaines, je ressentais une telle rage, une telle frustration que je me suis dit : « sors, respire, arrose tes plantes, parle à ta famille, mais ne reste pas dans cet état. Tu ne veux pas devenir comme ça ». La lutte contre la radicalisation commence à l’intérieur de nous-mêmes. Je suis sortie de ma bulle une fois, il me reste à présent à pratiquer. Et vous, qu’allez-vous faire? Qui allez-vous écouter?

Une démocratie plus directe

Le pouvoir exécutif est très fort, peut-être trop en France. Les résultats des rares référendums ne sont pas respectés. Nous pourrions tester d’autres modèles de démocratie sans avoir à passer par une révolution. Ça pourrait commencer petit, par des manières de voter différentes dans des associations, des clubs, des écoles, des élections locales… A force d’essais, nous pourrions un jour trouver un système suscitant beaucoup moins de frustration et donnant réellement une voix à la population au lieu d’instaurer un jeu dangereux entre abstentionnistes et extrêmes une fois tous les cinq ans.

Pour que vous vous fassiez une idée des modèles possibles, je vous mets ici une vidéo longue d’une heure mais passionnante _ et drôle _ de quelqu’un qui a beaucoup, beaucoup bossé sur le sujet : il s’agit (encore) du Defekator.

Defekator : ils cherchent la démocratie, ça tourne mal!

Vers quoi pourrions-nous aller?

A la fin, il ne s’agit pas de « convaincre » le gouvernement, mais d’apprendre à être autonomes à l’échelle collective, à prendre les choses en main nous-mêmes : il n’y a pas de « fin » de l’histoire : non pas qu’on sera toujours en train de « nous battre », mais de construire notre société.

Voilà pourquoi il faut qu’on apprenne à se nourrir, à gérer la démocratie, à avoir la souveraineté sur nos corps, à s’éduquer mutuellement mais aussi par nous-mêmes, à gérer un budget, à prendre des décisions ensemble sans intermédiaire, à accueillir les étrangers, à prendre soin de la nature…

Vous venez de lire un article, que dis-je un roman en trois parties et vous avez probablement mal à la tête _ si vous êtes toujours là. Vous devez vous demander : « c’est bien, mais je commence par quoi? » Vous pouvez entreprendre une action très simple cette semaine. Si vous vous sacrifiez toujours pour des causes externes, vous pouvez vous forcer à prendre soin de vous, ne serait-ce qu’une minute. Si vous avez, comme moi, des difficultés de tolérance, vous pouvez faire un premier pas, réel ou virtuel, vers l’Autre avec un grand A. Si vous êtes sociable _ pas comme moi, donc _ vous pouvez vous renseigner sur les différents collectifs, associations, groupes d’entraide qui existent dans les environs. Si vous êtes passionné de code, intéressez-vous à son aspect éthique… Choisissez une cause en fonction de vos centres d’intérêt et de votre personnalité, si vous en avez le temps, l’argent ou l’énergie bien sûr. La construction d’un monde meilleur ne doit pas se résumer à une lutte, vous devez aussi y prendre du plaisir, gagner en confiance, vous sentir entouré.

P.S. : Si vous souhaitez protester contre une absence de protection de la part de votre employeur ou de l’État durant la pandémie ou contre l’homicide involontaire de l’un de vos proches pour cause de négligence, vous pouvez porter plainte ici.

Pandémie : Préparer l’après (partie 2)

Dans la première partie de cet article, j’avais mis en garde contre l’effet de sidération que provoquait la situation actuelle. Voici à présent ce pour quoi nous devons retrouver notre capacité à agir.

Veiller sur nous-mêmes

Mettre le masque à oxygène sur soi d’abord, c’est toujours le plus important. Pour soi, bien sûr, mais aussi pour les autres. Rester en capacité d’agir et de réfléchir nous permettra de ne pas céder à l’agressivité et de tenir bon face aux rumeurs et aux discours trompeurs.

Gestes barrières contre la connerie virale, par Defekator : ou comment conserver son esprit critique et protéger celui des autres pendant le confinement

Pour ça, il faut prendre soin de soi, veiller à sa stabilité mentale. Dans le monde d’aujourd’hui, c’est loin d’être facile. Le plus compliqué, en réalité, c’est de trouver l’équilibre entre vivre sa vie et militer pour construire un futur meilleur. Personnellement, j’ai beaucoup de mal à ne pas tomber dans les extrêmes : me consumer de colère et d’impuissance dès que je m’informe un peu ou me réfugier dans ma bulle. Or, j’ai l’impression que de nombreuses personnes aujourd’hui restent dans l’un ou l’autre de ces extrêmes : regardez à quel point le contenu sur Internet se radicalise, et à l’inverse la profusion de conseils bien-être, le succès des applications de méditation et des objets doux ou mignons en tous genres. La popularité soudaine d’Animal Crossing dès le début du confinement me semble en être un excellent exemple. Je ne juge personne, au contraire, je pense que l’on pourrait tous se soutenir pour trouver des manières d’équilibrer nos vies. Bonheur individuel et aspiration collective à une vie meilleure, un environnement moins toxique, un système plus juste sont pour moi intrinsèquement liés. Pourquoi toujours cette injonction à choisir son camp entre « détendez-vous, oubliez tout, profitez de l’instant présent » et « sacrifiez-votre vie pour la lutte sociale »? Je crois qu’il y a un juste milieu.

En revanche, ce à quoi je ne crois pas, c’est en la part du colibri. Certes, tout le monde doit « faire sa part », mais si le colibri ne pique pas les fesses des éléphants pour qu’ils aillent tout de suite puiser de l’eau dans leur immense trompe pour éteindre le feu, la forêt va cramer… Même si je trouve qu’il y a du bon dans la pensée de Pierre Rabhi et que j’ai apprécié la lecture de son manifeste, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il y a quelque chose de nocif sur le long terme à ne compter que sur les efforts individuels. Dans un style plus vicieux, les gouvernements utilisent souvent cela pour masquer leurs responsabilités, comme lorsqu’ils nous grondent quand le confinement n’est pas respecté alors qu’il ne tenait qu’à eux de nous éviter d’en arriver là…

Par contre, là où notre responsabilité est indiscutable, c’est dans le rapport que nous entretenons avec les autres, mais d’abord avec nous-mêmes. En cela, je rejoins de nombreux apôtres du développement personnel, de la méditation, de la communication non-violente. Oui, il faut se préserver soi-même, sentir nos limites, apprendre à nous détendre, mais aussi à dire non quand il le faut, auquel cas nous devenons agressifs et nous jetons nos émotions sur les autres. Combien de conflits, de guerres, de génocides auraient pu être évités si chacun _ dans les limites de ses capacités _ apprenait d’abord à s’occuper de soi…

Veiller sur notre démocratie

La disparition progressive de notre démocratie semble être la conséquence la plus frappante de l’application de la stratégie du choc dont j’ai parlé plus haut.

Pendant que les vidéos d’animaux gambadant en ville et de confinés prenant joyeusement l’apéro circulent, des drones sillonnent le ciel et peu de personnes s’en formalisent, ou du moins osent s’exprimer sur le sujet. Mais ces gadgets ne sont pas ce qui se fait de pire en ce moment. Par exemple, plus que jamais, on observe un déséquilibre criant entre contrôles policiers en ville et « interventions musclées » dans les cités.

L’émission « Ouvrez les guillemets » de Mediapart sur les violences policières

Or, comment se soucier de ces dérives plus qu’inquiétantes quand on se sent menacé et que tout ce qui compte, c’est que nous, on s’en sorte? Je me souviens notamment de ma propre réaction lors du discours de Hollande à Versailles après les attentats de 2015. Le matraquage médiatique, les gens qui hurlaient « on est en guerre!!! » sur les réseaux sociaux et mon propre traumatisme refoulé par l’injonction d’être un bon pigeon d’aller en terrasse m’avaient rendue vulnérable _ comme presque tout le monde en fait _ aux propos sécuritaires. Trois jours après le carnage, toujours sous le choc, j’ai bu ses paroles : « c’est trop bien, il nous protège. Oui, plus d’armes et de policiers c’est bien. Cool, ils vont pouvoir arrêter n’importe qui ». Évidemment, je n’ai pas pensé comme ça très longtemps. En revanche, on observe bien une modification de l’opinion publique au fil des années. L’état-d’urgence permanent, les contrôles abusifs, les « bavures » systémiques, l’irruption dans notre vie privée, les assignations à domicile de citoyens qui veulent juste sauver les animaux et des lois rappelant le Patriot Act américain ne semblent pas hanter les Français plus que ça.

Si avoir peur nous permet d’anticiper les catastrophes pour mieux nous y préparer, c’est bien. Or, « anticipation » ne semble pas être un mot que nos gouvernements successifs ont à cœur d’honorer. Par contre, si on nous terrorise pour que l’on accepte d’être protégés par un père de la Patrie tout-puissant là, ça devient problématique.

Veiller sur nos droits au travail

Nombreuses sont les personnes enthousiasmées à l’idée de généraliser le télétravail, surtout en région parisienne où la plupart des gens font parfois jusqu’à trois heures de trajet par jour. Toutefois, on peut s’interroger sur les conséquences d’un tel changement. Les employés seront-ils plus libres? On peut imaginer des dispositifs de surveillance plus exacts et plus insidieux que le pointage, l’open-space ou les caméras et micros cachés. Il pourrait y avoir obligation de laisser la webcam allumée, ou encore un compteur de temps de travail. Je manque d’imagination sur le sujet, mais je suis sûre que les entrepreneurs qui préparent « le monde de demain » eux, n’en manquent pas.

A propos des dérives possibles de la technologie liées au Covid-19, je vous conseille cet excellent article paru dans la revue Terrestres : Ne laissons pas s’installer le monde sans contact.

Quant à la dissolution progressive des droits des employés en général, j’ai déjà dit tout ce que je pensais dans la partie portant sur la stratégie du choc.

Veiller sur le système de santé

Un élément très positif de cette crise est la prise de conscience soudaine de millions de personnes des conditions de travail du personnel soignant. Heureusement, parce qu’avec une population vieillissante, une jeunesse de plus en plus malade et avec un environnement de plus en plus nocif, sans compter le réchauffement qui a déjà commencé et les futures pandémies, nous en aurons bien besoin. Il n’y a qu’à espérer que nous parviendrons à conserver et améliorer le système de protection médico-social, car qui dit fragilité sociale et économique dit également une plus grande exposition aux risques sanitaires. Dans l’idéal, il faudrait à tous un logement salubre, une alimentation de qualité, des conditions de travail décentes, moins de stress…

Améliorer la santé des gens, ce n’est pas seulement améliorer le système de santé en tant que tel, mais également veiller à ce que chacun puisse être dans un état physique et mental suffisamment sain et ainsi avoir moins besoin de consulter ou de suivre un traitement contraignant. Utopique, certes, mais dès que nous améliorions un aspect (plus de médicaments remboursés, assainissement de l’air, interdiction de certaines substances dans l’alimentation etc), cela en renforce automatiquement d’autres.

Quand on entend que les infirmières toucheront une prime, donc n’auront pas d’augmentation, cela a de quoi nous exaspérer. Cela fait des années que le personnel soignant fait la grève en travaillant, se trouve en première ligne d’un système défaillant et se fait gazer gratuitement. Toutefois, il est possible de les épauler par des actions locales, des comités de défense de tel ou tel hôpital. Cela ne modifiera pas le système en profondeur, mais si nous sommes nombreux, il est possible que les décideurs cèdent de guerre lasse.

Veiller sur la paix

Il suffit de lire La Rumeur d’Orléans d’Edgar Morin pour se rendre compte à quel point les gens peuvent se laisser mener par leur inconscient raciste ou antisémite même en temps normal, alors imaginez en temps de crise. En fait, vous n’avez même pas besoin d’imaginer, nos livres d’histoire et nos actualités en sont déjà pleins. Depuis le début de la pandémie, les actes sinophobes ont augmenté. Alors imaginez quand nous serons encore plus en difficulté. On entendra partout, encore plus qu’aujourd’hui : « en même temps, regarde tous les Noirs qui font la queue à la CAF » ou « il faut que les femmes voilées arrêtent de faire des gosses » ou « si Macron n’avait pas été l’ami des banquiers juifs, on n’en serait pas là ». Ces idées nocives, avec lesquelles les minorités ont dû apprendre à vivre, vont très vite se transformer en actes. Parce que, encore plus qu’aujourd’hui, les gens seront à bout. Parce qu’ils auront l’impression que leur santé / leur richesse / leurs aides sociales leur auront été prises par leur voisin chinois / juif / noir / arabe. Les gens n’auront plus rien à perdre, ils seront prêts à mettre le feu. Alors il y aura de nouveaux Ilan Halimi, de nouveaux incendies dans les restaurants chinois, de nouvelles agressions dans les mosquées et les kebabs.

Veiller sur la planète

Quelle que soit notre orientation politique et nos projets d’avenir, c’est bien là le plus urgent. Comme le disent souvent les militants écologistes, la planète survivra sans nous, mais nous ne survivrons pas sans elle.

Je ne pense pas avoir quoi que ce soit à vous apprendre, ni sur l’état de la Terre ni sur la manière de continuer à la rendre vivable. En revanche, je me demande comment nous ferons quand nous n’aurons ni air ni eau ni ciel ni terre? Est-ce que cet endroit que nous aurons déformé, battu, souillé sera toujours « chez nous »?

Les plus riches auront leurs bunkers moins réalistes que le monde de Oui-Oui, et les plus pauvres ne pourront plus respirer, plus boire… En fait, nous le savons tous, cela est déjà en train de se produire depuis plusieurs années dans diverses régions du monde. Ces derniers temps cependant, le contraste s’accélère. Le marché des purificateurs d’air et des carafes nettoyeuses d’eau est en pleine expansion… Avant, les personnes en situation de précarité avaient au moins le ciel. Qu’auront-elles après? Seront-elles toujours aussi sages, toujours aussi acceptantes, si nous leur enlevons le ciel, qui depuis le début de l’humanité a été le point de départ de nombreuses spiritualités? Quant aux privilégiés réfugiés dans des abris anti-réchauffement, se sentiront-ils toujours humains si ils perdent tout contact avec la Terre?

Dans cet extrait d’entretien, on peut se rendre compte à quel point la dégradation de notre planète ne profite à personne : il y a des dominants et des dominés, mais aucun gagnant. Quel que soit notre pouvoir, notre richesse, notre statut social, notre qualité de vie va indéniablement se dégrader.

Je pense alors à l’expression « élevage hors-sol » qu’utilise Pierre Rabhi pour parler de la condition des humains modernes : sans soleil, bourrés aux antibiotiques, foulant des surfaces artificielles, nous devenons notre bétail.

Quel rapport avec la fin du confinement? La stratégie du choc dont je parlais plus haut. A chaque crise économique majeure, nous nous rappelons soudain _ pour les profanes comme moi _ à quel point notre économie est virtuelle. L’argent peut faire des petits, la panique peut faire disparaître des milliards en une journée, les banques peuvent créer de la monnaie, les dettes majeures peuvent être annulées. Malheureusement, à chaque fois, on profite de l’inhibition temporaire de nos capacités de réflexion pour nous faire croire qu’il « n’y a pas d’argent magique »… Et de là nous matraquer de discours et de mesures d’austérité pour nous forcer à relancer l’économie. Or, relance de l’économie signifie augmentation de la production matérielle et de la consommation en général, et donc plus de pollution, comme en 2008… Donc pour l’instant, la nature reprend ses droits, mais nous devons rester attentifs au langage de nos dirigeants, aux nouvelles décisions prises par la France et l’Union Européenne, nous informer, discuter, réfléchir et au besoin nous organiser collectivement. Pour celles et ceux qui le peuvent du moins. Ce qui m’amène au dernier point, un peu plus positif je l’espère.

Pour réfléchir sur les solutions possibles, rendez-vous dans la troisième et dernière partie de cet article.

Pandémie : Préparer l’après (partie 1)

Disclaimer : Cet article n’est en aucun cas un essai rédigé par une doctorante en sciences politiques, mais simplement le produit de mon opinion personnelle.

Ces derniers temps, je me censurais car je ne voulais pas écrire sur le confinement. Il faut parler d’autre chose, non? D’un autre côté, bien que n’ayant ni télévision ni réseaux sociaux ni addiction au contenu sur Internet, j’ai décidé il y a peu de m’informer sur la situation, après une cure de trois semaines sans nouvelles. Et maintenant, je suis obsédée. Pas d’une manière malsaine, mais je m’interroge. Il est clair que le monde ne sera plus jamais le même. Ce qu’il sera exactement, on ne peut pas spéculer.

Alors, en tant que citoyens, à quoi doit-on veiller?

Prélude : la stratégie du choc

Étant une personne sensible, je ne suis sur aucun réseau social et je ne regarde jamais, jamais les informations. Ma seule manière de me tenir au courant est à travers mes amis et collègues, par des livres, ou encore en écoutant par accident la télé du café ou du kébab du coin. Pendant le confinement donc, je n’ai pas dérogé à cette règle, bien au contraire. Il fallait dans un premier temps que je me recentre sur moi…

Puis une personne de ma famille est morte du virus. « Heureusement » pour moi, je ne la connaissais pas très bien. Toutefois, le fait que ce phénomène atteigne la sphère familiale, même éloignée, m’a mise en état d’alerte. J’ai replongé dans les média avec lesquels j’avais rompu auparavant par instinct de survie : Médiapart, Libération, Usul, Le Média Libre…

En réalité, c’est cette vidéo qui a déclenché ma soif d’information :

Après le COVID-19 : La Stratégie du Choc, par la chaîne YouTube Partager c’est sympa.

Dans cette vidéo, le youtubeur nous rappelle la tactique décrite par la journaliste canadienne Naomi Klein dans son fameux ouvrage _ adapté en film si ça vous intéresse _ La Stratégie du choc. Les décideurs politiques profitent de l’effet de sidération provoqué par les moments de crise auprès des citoyens pour imposer leur politique néo-libérale et des lois liberticides. Cela s’est produit notamment après le 11 septembre, lors de l’éclatement de la crise des subprimes, suite à Charlie Hebdo, après le Bataclan… Et maintenant.

Ayant lu certains de ses livres, j’étais déjà familiarisée avec la pensée de Naomi Klein. L’analyse de Vincent Verzat, le vidéaste en question, me semblait d’autant plus crédible. Évidemment qu’un krach financier monumental était en train d’arriver sous nos yeux sans que cela soit notre priorité. Évidemment que la surveillance policière était omniprésente mais qu’étant donné les circonstances, on s’en formalisait à peine. Évidemment que la nature n’allait pas reprendre ses droits éternellement car il faudrait « relancer l’économie ». Évidemment qu’ils allaient nous obliger à être bien sages et à « faire des efforts » pour ressusciter une économie virtuelle, impossible à sauver par une conjonction de sacrifices individuels, à cause d’une crise qu’ils avaient provoquée par leur négligence _ le mot est bien faible _ pour laquelle et à cause de laquelle nous continuons à mourir. Évidemment qu’après les miettes de RSA et de chômage partiel données par-ci par-là aux gens _ ce qui vaut mieux qu’un pays sans aides sociales, entendons-nous bien _ ils allaient nous inciter _ nous, les Français!! _ à sacrifier nos congés payés.

Avant cette vidéo, je me disais comme beaucoup d’entre nous : « chouette, il y a moins de pollution », « chouette, les gens se rendent compte qu’ils ont un droit fondamental à profiter de la vie », « chouette, Macron a l’air de remettre en cause sa gestion désastreuse du système de santé »… Après la vidéo, j’étais gonflée à bloc. Passé ce moment désagréable, j’ai continué à m’informer, bien sûr, et surtout à réfléchir. Comment limiter la catastrophe socio-économique qui nous attend?

Je ne suis pas une professionnelle de la politique, encore moins de l’économie, mais je sais m’exprimer et je pense qu’il est de notre devoir de citoyens de nous informer mutuellement et d’échanger sur les dangers qui nous guettent et les solutions possibles. Cet article se veut un appel à la vigilance collective et à la préservation de soi. Rendez-vous dans la deuxième partie.

Les bonnes nouvelles du confinement

Polanski est enfin enfermé

Allez mon gars, courage, dans quelques jours tu auras dépassé les 45 jours que tu avais purgés avant d’être relâché pour « bonne conduite », puis de t’enfuir pour ne pas affronter ton procès! Et dans quelques semaines, qui sait, tu auras enfin dépassé les 90 jours que tu devais initialement passer en prison! Alors on prie pour que le confinement se poursuive! Mais on te comprend, tu es un mec bien au fond, tu saluais le gardien de prison tous les jours et avant ça tu disais même bonjour aux jeunes filles avec ton pénis! Tu as appris à la dure que trop de politesse tue la politesse, on te l’a fait payer et ça, c’est injuste.

La sélection naturelle bat son plein

Si vous vivez moins dans une grotte que moi, ce qui est fortement probable, vous avez sans doute entendu parler du CoronavirusChallenge. Vous savez, ces gens qui lèchent les barres de métro, les toilettes ou le sol pour choper le virus, et ramasser des millions de vues au passage? On espère juste qu’ils n’ont pas laissé de descendance derrière eux…

Les femmes peuvent porter le pyjama

On s’est battues pour pouvoir porter le pantalon, maintenant on doit lutter pour avoir le droit d’être ne serait-ce qu’une seconde imparfaitement habillée / mince / épilée. Enfin quelques semaines où on ne sera ni pas assez vendables, ni « négligées », ni trop salopes aux yeux de la société! Alors on profite et on tombe le soutien-gorge.

On peut manger notre gibier

Nos chats, poissons, crevettes et autres petits amis vont enfin pouvoir servir en ces temps de pénurie! En plus la SPA est fermée et on n’a plus de croquettes, alors… *

Des gens qu’on n’aime pas tombent malades

Comme Boris Johnson, premier ministre britannique, ou encore Nadine Dorries, ministre déléguée au secrétariat d’Etat britannique à la Santé. Je sais, je m’acharne sur le Royaume-Uni, mais comme ils ont cassé leur système médico-social à coups de marteau, on reregarde Moi, Daniel Blake en se disant que finalement il y a une justice. On le dit pas trop fort mais on savoure.

On « cultive son jardin »

Comme les protagonistes de Candide qui, à la fin de leur périple, se rendent compte que le monde autour d’eux est tellement pourri qu’il vaut mieux qu’ils ne pensent qu’à eux. On évite quand même de déléguer la tâche à des esclaves comme le faisait tonton Voltaire.

On peut manifester sans masque à oxygène

En gueulant à son balcon tous les soirs. On ne risque même plus d’être assigné.es à domicile, alors on fonce! Attention quand même aux drones tueurs.

C’est comme dans un film

Pénurie, scandales, mensonges d’État, des Chinois qui se font persécuter juste parce qu’ils sont chinois parce que « c’est normal on a tous peur », lois liberticides, surveillance omniprésente… Comme dans un vrai État militaire de film-catastrophe! C’est trop cool, non?

ET c’est comme des vacances

Les deux à la fois! Que demander de plus! Parce que comme à chaque vacances, le gouvernement en profite pour faire passer des lois et parce que comme en été, il fait déjà 25 degrés! La vie est belle, je vous dis.

La dictature, c’est super

Les experts en politique comme Astronogeek, youtubeur expert en… astronomie, sont formels. La Chine a trop bien géré la crise et la Chine s’occupe trop bien de la situation. C’est pour ça qu’on a une pandémie mondiale. C’est pour ça que le gouvernement chinois a censuré ses lanceurs d’alerte au début de l’épidémie afin que leurs esclaves leurs citoyens continuent à nous procurer des biens de première nécessité comme des smartphones, des godemichets et des coupeurs de courgettes. C’est aussi pour ça qu’ils ont réuni des centaines de personnes au même endroit pendant plusieurs semaines pour faire construire un hôpital parce que leur système de santé n’a aucune faille… Pour nous qui avions peur des régimes autoritaires et de leur multiplication sur la planète, voilà bien une nouvelle qui donne du baume au cœur!

Il n’y a que les vieux et les gros qui meurent

Moi qui suis obèse, je suis hyper rassurée. En plus c’est chouette, parce que j’ai perdu une personne de ma famille à cause du virus cette semaine. Elle avait 80 ans. Ça confirme la théorie! Super, non? Elle a survécu à la guerre, elle a survécu à un cancer, mais heureusement cette pandémie très bien gérée a eu raison d’une retraitée coûtant un pognon de dingue. Quant à moi, je devrais me réjouir : je vais enfin pouvoir accomplir mon devoir de citoyenne en mourant! Un RSA de moins! J’avoue que mon absence d’utilité dans la société commençait à me peser, alors si je peux rendre service…

*désolée.

Vidéo sale. Très sale.

Après quelque temps à ne pas oser toucher à une caméra, voici un mini-métrage expérimental pour continuer à créer, que ce soit beau ou non.

J’ai enfin reçu ma carte SD hier, alors je ne vais pas me gêner pour commencer à tourner. Pendant toutes ces années, dans les différentes écoles, on insistait sur la perfection, sur la qualité, sur le travail de professionnel. Ça m’a complètement bloquée et j’étais désespérée de ne pas pouvoir créer, après tant d’années d’études. Donc je me lance, même si ce n’est pas le meilleur matériel, pas les meilleurs réglages, pas la meilleure lumière.

J’espère que ça vous donnera, à vous aussi, l’envie de créer même si ce n’est pas parfait. Quand on entend les meilleurs artistes nous dire qu’on fait avec ce qu’on a, que ce n’est pas grave et que chacun est unique, surtout eux, on a vite fait de se sentir complexé.e. Donc voilà, je vous fais cadeau de mon œuvre non aboutie pour que vous puissiez vous dire : « hé, mais je peux faire mieux qu’elle! Allez je me lance ».

Ne me remerciez pas.

P.S. : mettez le son à fond, il n’est pas très fort.

Photomontage : grotte stellaire sur Photoshop

A mes heures perdues (très perdues en ce moment) je m’amuse sur Photoshop ou d’autres logiciels de retouche photo. Voilà donc une de mes petites créations que j’avais envie de partager avec vous.

Confinée, Marine Le Pen lègue sa fortune à S.O.S. Racisme

Aujourd’hui à 14 heures, la présidente du Rassemblement National a annoncé publiquement qu’elle léguerait l’intégralité de ses biens à « une cause qui à la lumière des événements récents prend tout son sens ». Analyse et témoignage.*

Vendredi 20 mars 2020, 15h30. Depuis mon appartement parisien, je commence ma visioconférence avec Mme. Le Pen à la recherche d’explications pour cette réaction pour le moins surprenante. Après quelques bugs, c’est une femme affable et visiblement apaisée qui apparaît sur l’écran. « On voit bien que vous n’êtes pas du Figaro », dit-elle avec un sourire avenant. Je ris de bon cœur à sa plaisanterie.

S. BEN SIMON : Mme. Le Pen, pouvez-vous nous expliquer ce qui a motivé ce beau geste altruiste?

M. LE PEN : Oh vous savez, ce n’est vraiment pas grand-chose (rires). Les résistants ont fait bien plus pendant la guerre… Ils ont sauvé des vies au péril de la leur, ce n’est pas rien.

S. B. S. : … Vous admettez donc l’existence des camps?

M. L. P. : Quand on est confiné avec sa famille, on est forcé d’ouvrir les yeux sur certaines choses, que cela nous plaise ou non. Notamment sur les croyances que nous ont inculquées nos parents et les schémas que nous répétons à l’âge adulte… Et puis je n’avais pas grand-chose à faire et il y avait une rediffusion d’Au revoir les enfants sur France 2. Je ne sais pas si c’est à cause de l’épidémie, mais ce film a remué quelque chose en moi… Je vais vous faire une confidence : il m’a émue aux larmes. Quand j’ai éteint la télévision, je me suis assise en silence. J’ai regardé mon gel hydroalcoolique et j’ai pensé à la mort.

« J’ai regardé mon gel hydroalcoolique et j’ai pensé à la mort. »

Marine Le Pen pour L’Humanité

S. B. S. : Et de l’antisémitisme, vous avez pensé au racisme en général?

M. L. P. : Plus ou moins. En fait, comme je mange très peu pour ne pas entamer mes réserves depuis quelques jours, je suis dans un état mystique semi-permanent. Beaucoup de questions existentielles se bousculent dans mon esprit… C’est nouveau pour moi et je ne sais pas très bien comment gérer ça. Je voulais trouver des réponses à toutes ces questions, faire taire ces voix dans ma tête. Comme je ne pouvais pas me tourner vers mon père pour des suggestions de lecture, je suis allée sur un forum pour les victimes de racisme et j’ai créé un compte anonyme. Très vite, l’isolement et le désir de contact aidant, je me suis fait des amitiés que je n’oublierai jamais. On m’a orientée vers Fanon, Bourdieu, Saïd, bref les classiques… Mes meetings ayant été annulés, j’ai tout lu en deux jours.

« Je suis allée sur un forum pour les victimes de racisme et j’ai créé un compte anonyme. »

Marine Le Pen pour L’Humanité

S. B. S. : C’est vraiment une histoire incroyable et une excellente nouvelle. Mais comment allez-vous assumer vos nouvelles convictions face à votre parti?

M. L. P. : Ce n’est pas un problème. En fait, je me sens forte. Les liens riches de sens que j’ai tissés avec ces merveilleux humains ces derniers temps m’ont galvanisée. J’apprends tous les jours, je me suis même mise au wolof et à la zumba. Mon corps et mon esprit vivent une nouvelle naissance. J’ai reçu plein d’appels de membres du Rassemblement National. Quand les gens se mettaient en colère, je me récitais un poème de Mahmoud Darwich dans la tête et ça me permettait de garder mon calme.

« Je me suis mise au wolof et à la zumba »

Marine Le Pen pour L’Humanité

S. B. S. : Intéressant! Qu’est-ce que vous savez dire en wolof?

M. L. P. : Oh, pour l’instant pas grand-chose… (rire nerveux) J’ai retenu « retourne dans ta maison ». Mais depuis que j’ai révélé ma véritable identité sur le forum, les gens m’ont littéralement adoptée. Je suis leur nouvelle mascotte. Ils sont patients avec moi, ils savent que le changement ne se fera pas en un jour.

S. B. S. : Je vois… Vous tenez tête à votre ancien parti et vous avez fait un geste très fort en faisant don de votre fortune personnelle à S.O.S. Racisme. Mais qu’est-ce que vous allez faire après?

M. L. P. : A présent, je vis au jour le jour. La question du après ne me vient pas tellement à l’esprit… Nous pourrions être morts dans quelques jours… Vous voyez ce que je veux dire. Tout ce qui m’importe, c’est de vivre des bons moments sur l’instant, d’être plus dans l’ouverture et le partage. Ben Simon, vous êtes juif?

S. B. S. : Euh, oui… Et un peu kabyle aussi…

M. L. P. : Ça tombe bien, j’écoute Idir en boucle depuis ce matin! C’est vendredi, on se fait un shabbat à distance?

Slimane Ben Simon pour L’Humanité

* A mon grand désespoir, rien dans cet article n’est vrai.

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