Lilith, partie 4 : les féministes et leurs récits

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Dans les articles 1, 2 et 3 de cette série, nous sommes parti.es comme promis à la découverte des diverses représentations de Lilith à travers les civilisations. Aujourd’hui, nous allons nous concentrer sur celles qui ont renouvelé l’image de Lilith tout en apportant une réflexion sur leurs propres récits : les féministes transformationnistes.

Photo par Freddie Marriage sur Unsplash.

Vous pouvez accéder à la troisième partie ici.

Les féministes transformationnistes

Il y a d’abord eu une Première Vague féministe au début du XIXème siècle, puis une Deuxième Vague des années 1960 aux années 1980.

Les féminismes juif et chrétien y ont joué un grand rôle, en particulier aux Etats-Unis. Pour ces mouvements, il est important de déconstruire et reconstruire les institutions patriarcales du judaïsme et du christianisme. Leurs activistes et philosophes se réunissent, travaillent, prient et écrivent ensemble.

Les féministes juives et chrétiennes

Susannah Heschel

Pour Susannah Heschel, le féminisme juif est à l’origine motivé par le fait que les femmes n’aient pas le droit de lire la Torah dans la synagogue. Il faut alors remettre en question le Talmud, d’où toutes ces lois proviennent.

Judith Plaskow

Quant à Judith Plaskow, le féminisme pour elle est une expérience religieuse, notamment par ses notions d’éveil et de sororité. Ce principe était d’ailleurs central pour la Deuxième Vague : « devenir active dans le mouvement féministe signifie que l’on passe d’une condition de femme isolée à celle d’une femme intégrée dans une communauté « .

Elle souhaite en outre réinventer l’art du midrash, que l’on peut traduire par « narration » ou « action interprétative ». Il s’agit alors de transformer et en même temps de se reconnecter avec la tradition. Si le midrash rabbinique vient combler un silence ou un trou dans le texte, le midrash féministe interroge un silence entourant l’histoire des femmes.

Nancy Fuchs-Kreimer

« Si la Bible est biaisée de manière si tragique dans ses symboles, ses lois et ses images, devrait-elle demeurer une source d’autorité sur certains sujets ? Que doit-on faire d’un texte ancien lorsque l’on est déterminé.e à déconstruire un système de symboles corrompu jusqu’à la racine ? »

Nancy Fuchs-Kreimer, féministe transformationniste (ma traduction)

La démarche transformationniste

Le féminisme transformationniste consiste, tout simplement, à transformer la tradition tout en conservant son essence.

Il faut alors ré-imaginer non seulement les textes, mais aussi les rituels, ce qui se traduit par :

  • les rituels réinventés (qui allume les bougies lors du Shabbat, par exemple)
  • des groupes de prière féminins (pas exclusivement juifs ou chrétiens)
  • la mise en avant des femmes rabbins (plus rares à l’époque qu’aujourd’hui)

Lynn Dufour

Pour Lynn Dufour, être transformationniste, c’est « créer des chemins différents pour le culte ». Par exemple, lorsque les féministes créent de nouveaux rituels, elles y incorporent des figures féminines de la Bible.

Marjorie Hewitt Suchoki

« Le concept d’un Dieu masculin sert à définir les hommes et leurs rôles, et à renforcer la définition des femmes et leurs rôles. Dans ce cas, comment peut-on dire qu’il s’agit d’un concept divin, et non d’un androcentrisme à peine masqué ? »

Marjorie Hewitt Suchoki, féministe transformationniste (ma traduction)

Un nouveau regard sur la Bible et sur Lilith

Elizabeth Schüssler Fiorenza

Elizabeth Schüssler Fiorenza nous propose 10 méthodes féministes d’interprétation biblique.

Entre autres, elle conçoit l’interprétation imaginative, qui vise à réconcilier l’identité des femmes juives avec les récits de la Genèse et de Ben Sira. En effet, cette méthode est une tentative de réconcilier une histoire « perdue » des femmes avec l’histoire telle qu’elle a été vécue par les auteurs de la Genèse.

Quant à l’identification imaginative, elle a pour but l’auto-identification positive avec des figures telles qu’Eve et Lilith, perçues comme négatives par les hommes érudits.

Helen Schungel-Straumann

Helen Schungel-Straumann dénonce les interprétations problématiques causées par des traductions successives, de l’hébreu au grec ancien, puis du grec ancien à des langages modernes comme l’anglais ou le français. On pourrait parler de téléphone hébreu…

Nouveaux récits autour de Lilith

Se réapproprier le mythe de Lilith est un moyen de s’identifier à une figure devenue positive et de reprendre son propre pouvoir, personnel et spirituel.

Judith Plaksow (encore)

The Coming of Lilith est un ouvrage de collaboration entre Plaskow et les féministes chrétiennes. Dans celui-ci, Eve aperçoit Lilith derrière les murs du Jardin d’Eden, puis s’émancipe. Elle ne prend pas peur car elle la voit juste comme une femme, qui aurait été démonisée par le regard des hommes.

Ainsi, Eve et Lilith prennent toutes deux un chemin féministe, en passant de l’isolement le plus total à une sororité réconfortante et émancipatrice.

Aviva Cantor

Aviva Cantor est la fondatrice du magazine Lilith, qui existe depuis 1970. Elle est également autrice d’un essai, La Question de Lilith.

Selon elle, les femmes juives ont rempli un rôle crucial lors de l’Exil, car elles assuraient la reproduction et donc la survie des Juifs. Ceci aurait grandement influencé l’écriture des textes sacrés et des midrash qui en découlent. Alors que Lilith serait la destructrice dont les enfants sont condamnés à mourir, Eve serait le modèle à suivre, celle qui donne la vie.

Par conséquent, les femmes avaient un grand pouvoir lors de l’Exil. Cela aurait effrayé les hommes, qui auraient mis en place une répression patriarcale.

Depuis, les femmes juives sont associées à la magie et aux démons, donc considérées comme dangereuses. Or, donner la vie ne serait-il pas un acte de magie?

Dieu ou déesse ?

Comment poser un nouveau regard sur les textes sacrés en se détachant d’un langage divin androcentré ? En revalorisant les figures du féminin divin dans la tradition juive et en se posant la question de l’immanence ou de la transcendance.

Ashera

Les trouvailles des archéologues à l’endroit des royaumes d’Israël et de Juda laissent penser qu’Ashera, déesse cananéenne de la fertilité, était vénérée par les anciens israélites.

La Shekina

Selon Raphael Patai dans The Hebrew Goddess, la Shekina serait « la manifestation visible et audible de la présence de Dieu sur Terre », « une entité divine, féminine, indépendante mue par sa nature compassionnelle à prendre la défense de l’être humain face à Dieu ».

Elle est plus traditionnellement un principe féminin divin dans la Kabbale, le 10ème des Sephiroth (ou demeures de dieu), l’intermédiaire entre le monde divin et le monde vivant.

Mary Daly

Mary Daly, elle aussi, évoque le principe de l’immanence dans la théologie féministe. Il n’y a alors pas de différence entre l’ultime (Dieu) et l’intime, le divin est en chaque femme, chaque être humain.

La question d’Eve

Yiskah Rosenfeld

Yiskah Rosenfeld pose la « question d’Eve » aux autres féministes. Pourquoi avoir laissé Eve de côté alors qu’elle et Lilith sont complémentaires ?

En effet, alors que Lilith utilise les mots pour se rebeller, Eve passe à l’action. De surcroît, la punition d’Eve est bien plus sexiste et plus sévère que celle de Lilith.

Le manque d’Eve, celui qui lui fait « céder à la tentation », souvent perçu comme sexuel, serait en réalité d’ordre genré, puisqu’elle n’aurait pas sa place dans l’Eden en tant que femme.

La place d’Eve par rapport à Dieu reflète bien la place des femmes juives par rapport au sacré, car les hommes sont traditionnellement des intermédiaires imposés entre elles et Dieu. De plus, Eve et son « péché » influencent la place des femmes dans les rituels, ce qui constitue une raison supplémentaire de s’y intéresser.

Enfin, en admirant à ce point Lilith, les féministes transformationnistes jettent la pierre à Eve, alors que l’on aurait besoin d’une nouvelle interprétation pour ces deux femmes.

En revalorisant une seule figure féminine, les transformationnistes sont tombées dans le travers d’ériger un seul type femme en modèle, ce que fait déjà la culture masculine dominante. Nous sommes laissées avec deux notions préconçues de ce qu’une femme devrait être : soit une femme au foyer un peu demeurée (Eve), soit une femme sauvage indépendante (Lilith). Or, une remise en question des écrits traditionnels devrait être l’opportunité de déconstruire cela.

Conclusion

Une interprétation erronée ?

Malgré les reproches de certain.es historien.nes, on voit bien ici que, plutôt que d’inventer une histoire de toutes pièces, le féminisme juif a permis de reconstruire et déconstruire les interprétations bibliques, en les enrichissant de questionnements non négligeables comme ceux ayant trait aux traductions successives.

De plus, les méthodes telles que l’identification imaginative ne suivent justement pas le texte à la lettre, mais permettent de réécrire un mythe qui, par définition, est amené à évoluer.

Vers la Quatrième Vague

Ce n’est pas un hasard si, dans cette série d’articles, je n’ai pas parlé de féminisme islamique ou intersectionnel. Le féminisme de la Deuxième Vague était peu inclusif, ce qui a été par ailleurs vivement critiqué. Heureusement, des années 1980 à nos jours, un féminisme inter-culturel et inter-religieux se développe : c’est la Troisième Vague.

« Il y a une spiritualité féminine qui s’opère lorsque vous rassemblez des femmes juives, catholiques, bouddhistes, hindouistes et soufies pratiquant leur foi toutes ensemble dans la même pièce. »

Carol Lee Flinders (ma traduction)

A notre époque, nous sommes dans un féminisme de la Quatrième Vague, concentré sur la spiritualité féminine et le féminin sacré. Bien entendu, ceci est le résultat du dialogue entre les femmes de toutes confessions lors des vagues précédentes. Chaque « vague » a ses limites, mais nous devons beaucoup au féminisme transformationniste.

La réouverture constante du mythe de Lilith est positive. On peut imaginer un nouveau projet social où la séparation du masculin et du féminin ne serait plus aussi drastique. Effectivement, qu’en est-il des formes primitives d’une Lilith asexuée ? Nous serons sans doute bientôt témoins et actrices d’une Cinquième Vague, incluant mieux le reste des FINTA (Femmes Intersexes Non-Binaires Transgenres ou Agenres) à cette aventure d’identification positive.

Aujourd’hui : Lilith et ses filles

Juste pour le plaisir, voici un extrait d’une trilogie écrite par une autrice que j’apprécie beaucoup, Jeanne A. Debats. Sans vouloir divulguer des éléments surprenants de l’intrigue, voici une description de la fille de Lilith telle qu’elle apparaît dans le troisième tome. Un exemple à la française des réécritures de mythes que nous pouvons voir aujourd’hui.

« L’être était petit. (…) Ses yeux grands ouverts, mais encore un peu lourds peut-être de leur sommeil multimillénaire, se frangeaient de cils immenses qui ombraient une peau du noir le plus absolu que j’aie contemplé de ma vie. Ses bras et ses épaules soyeuses scintillaient presque à la lumière, comme s’ils avaient été polis dans l’obsidienne. (…) Adam et Lilith, les parents supposés de cette créature, n’auraient pas pu être plus frère et sœur, créés à partir de la même argile. C’était peut-être l’explication de ce visage étrange dont tous les éléments magnifiques, pommettes à se damner, petit menton pointu, yeux immenses, ne parvenaient pas à le rendre attrayant. Mais cette non-beauté fragile, un peu torse, possédait quelque chose de profondément touchant qui s’accrut au fur et à mesure que le regard devint de plus en plus vif. »

Humain.es, trop humain.es, Jeanne A. Debats, 2019

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