Lilith, partie 3 : les interprétations modernes

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Lilith est tantôt une démone, tantôt une Première Eve hérétique dans les textes religieux. C’est pourtant l’écrit le moins sacré qui a retenu toute l’attention. Que peut nous dire ce décalage sur la manière dont les femmes perçoivent leur place dans les religions, et dans la société en général ?

 

Image : Dame de Warka ou Dame d’Uruk, possible représentation de la Déesse-Mère Inanna / Ishtar, environ 3200 avant Jésus-Christ.

 

Vous pouvez accéder à la deuxième partie ici.

 

Les interprétations modernes

 

Position sexuelle, position sociale

 

Bien qu’il s’inscrive dans une longue tradition de Lilith trop entreprenantes sexuellement et voleuses d’enfants, L’Alphabet de Ben Sira dénote par rapport à son caractère burlesque et son insistance sur l’emplacement de la femme dans les relations intimes.

 

Or, il est difficile de ne pas voir dans cette position sexuelle imposée aux femmes une métaphore de la position sociale. Les héroïnes bibliques sont nombreuses : Sarah, Esther, Salomé, Myriam, Rebecca… Cependant, seule Lilith a été érigée à ce point en figure de femme forte, probablement parce que ce refus symbolique de rester « à sa place » a marqué les esprits, en particulier ceux des femmes.

 

Femmes et religions : d’objets à sujets

 

La place des femmes dans le christianisme et le judaïsme est l’une des manifestations de cette position inférieure imposée. Imposée mais pas subie. Effectivement, les femmes juives et chrétiennes se sont battues et se battent encore pour retrouver leur juste place au sein des mythes, des rites et des structures religieuses.

 

La Bible de la femme

 

Le début du XIXème siècle voit naître le féminisme de la Première Vague. Elizabeth Cady Stanton, suffragette américaine, publie La Bible de la femme (The Woman’s Bible). Elle y propose une nouvelle interprétation de la Genèse. Son but est de montrer que les femmes ayant été créées comme les égales des hommes, elles devraient être des citoyennes égales. Ainsi, on se rend compte que porter un regard nouveau sur la Bible et en particulier sur la Genèse ne doit pas être la seule préoccupation des croyant.es, mais de l’ensemble de la société.

 

Femmes en religion, femmes de religion

 

On voit ici l’importance de nouvelles interprétations, voire de nouvelles traductions des textes religieux. Elles sont en effet nécessaires pour repenser la place de la femme dans son ensemble, tant au niveau de la loi que dans l’imaginaire collectif. Bien que ce travail de réécriture des mythes n’appartienne pas qu’aux femmes, elles y occupent une place fondamentale. Effectivement, comme le dit Delphine Horvilleur, femme rabbin libérale :

 

« Quand les femmes entrent dans une fonction où elles n’avaient pas leur place jusque-là, elles n’apportent pas nécessairement avec elles, dans leur voix, une autre façon de lire le texte. Mais (…) elles permettent au groupe dans son ensemble de lire différemment le texte. »

Delphine Horvilleur

 

Par ailleurs, ce projet commun d’interrogation des récits bibliques n’est pas l’apanage du clergé. Heureusement car en France, il faut tout de même attendre 1990 pour que Pauline Bèbe soit ordonnée rabbin, ce qui fera d’elle la première femme rabbin de France.

 

Parole divine, parole de femme

 

Parole performative

 

Dans L’Alphabet de Ben Sira, Lilith commet le blasphème ultime en prononçant le nom ineffable de Dieu. Elle passe alors « comme par magie » de femme à démon ailé, s’enfuyant dans les airs. On peut se demander si sa parole est responsable de cette transformation. A parole vigoureuse, châtiment vigoureux, puisqu’elle devra ensuite accepter de voir cent de ses enfants mourir chaque jour.

 

Il est rare que des humains aient un tel pouvoir par la parole. D’habitude, créer ou agir par le Verbe est plutôt la spécificité de Dieu, comme lorsqu’il bannit Eve et Adam du Paradis.

 

Le dialogue impossible

 

A ce propos, Cathy Schwichtenberg propose une hypothèse séduisante. Si Eve a péché, ce n’est pas qu’elle manquait de bon sens, mais qu’elle avait besoin de dialogue. En effet, Adam est l’intermédiaire imposé entre Eve et Dieu. Ce dernier interdit à Adam de manger le fruit avant qu’Eve ne soit crée.

 

De surcroît, alors que Dieu avait nommé Adam, c’est Adam qui nomme Eve. Adam a même nommé tous les animaux mais, contrairement à ceux-ci, Eve se rebelle. Exclue du processus de création, Eve porte son espoir sur le fruit de la connaissance.

 

L’échange avec le serpent n’est qu’un deuxième choix, faute de dialogue direct avec Dieu. La plupart du temps, on « accuse » Lilith d’être le serpent de la Genèse, car elle est traditionnellement assimilée à cet animal. Peut-être est-elle venue en aide à Eve, lui apportant ce dont elle manquait le plus.

 

Le monothéisme prend le dessus

 

John A. Phillips est l’auteur de Eve : The History of an Idea. Pour lui, Eve est une allusion à la Mère de tous les êtres vivants, la Déesse-Mère proche-orientale. On se souvient de la proximité des mots « havvah », Eve, la première femme, et « haï », vivant. D’ailleurs, cet adjectif est l’un des épithètes de Dieu.

 

De plus, le silence entre le premier et le deuxième récit est significatif. D’abord, une Première Eve est créée en même temps que l’homme. Puis, sans transition, nous avons l’histoire d’une femme créée par Dieu, subordonnée à Adam, punie pour son initiative.

 

Or, le fait qu’Eve soit remise à sa place dans le deuxième récit de la création pourrait signifier la victoire de YHWH, Dieu masculin monothéiste. Nous passons d’une apparente égalité à une défaite humiliante de « havvah ».

 

Des nuances à apporter

 

Lesley Hazelton, dans Israeli Women, remet en cause les idées reçues sur les figures féminines bibliques. L’autrice dénonce également les hypothèses bancales. Elle rappelle en outre que le matriarcat primitif n’est pas avéré, qu’il est même plutôt discutable sur le plan historique. Quant à l’absence présupposée de Lilith dans les textes sacrés, il n’en est rien puisqu’elle est présente plusieurs fois dans la Bible, le Talmud et le Zohar.

 

D’autre part, Barbara Svirski pose un nouveau regard sur l’aspect patriarcal de la transmission du récit biblique. Certes, les hommes ont écrit les textes sacrés et, traditionnellement, l’ont interprété. En revanche, les femmes sont plutôt responsables de la reproduction orale. Les mères, les grands-mères, les conteuses professionnelles ont massivement participé à la survie d’histoires qui les desservent.

 

Néanmoins, grâce aux mouvements féministes, les femmes se sont emparées de leurs pouvoirs de conteuses et d’exégètes pour repenser à plusieurs le mythe de Lilith. C’est ce que nous verrons demain dans une quatrième et dernière partie, ma préférée.

 

Vous pouvez accéder à la quatrième partie ici.

 

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Thèse

 

Publié par suziegroove

Blogueuse-à-brac, j'écris sur les livres et les films qui me plaisent, mais aussi sur l'état du monde de manière plus ou moins parodique et sur la santé mentale de manière plus ou moins politique. Je poste également mes dessins et mes montages, tout en m'interrogeant sur notre utilisation d'Internet.

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