Lilith, partie 2 : les textes religieux

Bol avec inscriptions et représentation de Lilith
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Dans la première partie de cette série d’articles sur Lilith, nous avons pu contempler la variété des légendes entourant cette figure dont les origines remontent au moins au seuil de l’écriture des contes. Or, les mythes des civilisations anciennes ont parfois survécu au monothéisme, l’enrichissant de leurs récits.

 

Image : bol incantatoire, inscriptions en judéo-araméen, Vème – VIème siècle. © Collection Lycklama, musée de la Castre, Cannes

 

Vous pouvez accéder à la première partie ici.

 

Les textes religieux

 

La Genèse

 

Il existe dans la Genèse deux récits de création de la femme et de l’homme. Or, ces deux versions sont l’objet de nombreuses interprétations et débats, qui importent autant aux érudit.es croyant.es qu’aux athées.

 

Première création : 1 :26 – 28

 

La femme et l’homme sont créés simultanément. Concernant la femme, on ne sait pas si il s’agit de Lilith ou d’Eve.

 

« Mâle et femelle furent créés à la fois. »

Bible du Rabbinat

 

Deuxième création : 2 : 18 – 24

 

Eve est créée à partir d’un « côté » d’Adam, et non de la côte. Adam lui donne son nom. En hébreu, le mot « havvah » désigne la première femme. Il est proche du mot « haï » qui signifie « vie » et diffère de « ishah », « la femme ».

 

Le Livre d’Isaïe

 

Le livre d’Isaïe fait lui aussi partie de l’Ancien Testament. Il traite notamment du retour en Palestine de l’élite juive exilée à Babylone, au Vème siècle avant Jésus-Christ. Lilith y est un démon chassé par le prophète Isaïe. Selon une prophétie, elle sera l’une des douze bêtes sauvages qui envahiront le pays d’Edom, ville d’infidèles, le jour du Jugement Dernier.

 

De même que le désert est son refuge dans L’Epopée de Gilgamesh, Lilith trouvera son repos à Edom. Bien qu’interprété comme un signe de sa stérilité physique et mentale, le choix de ces lieux peut aussi être vu comme positif, la traversée du désert étant souvent l’occasion d’une introspection extrême débouchant sur la transformation intérieure.

 

Selon certain.es, l’Ancien Testament représente la lutte du monothéisme contre les démons. On peut alors considérer que Lilith fait partie des créature ramenées de l’Exil babylonien. Si Lilith est présente dans le livre d’Isaïe, c’est donc qu’elle a été « validée » par le judaïsme post-exilique.

 

Le Zohar

 

Le Zohar, ou « Splendeur », est un tome de la Kabbale, recueil d’ouvrages ésotériques majeur dans les traditions juives. Il a été écrit par Moïse de Léon entre 1250 et 1305. Lilith y est sans aucun doute mentionnée comme étant la Première Eve, celle dont il est question dans le premier récit de la création.

 

Dans le Zohar comme dans la Bible, Lilith est créée à partir d’un « côté » d’Adam, qui formait au départ un être androgyne. On y évoque la Première Eve « apprêtée comme une mariée ».

 

Le Zohar constituant une œuvre hétéroclite, Lilith y est également un démon accouplé à Samaël, associé à Satan et au serpent de la Genèse. Il seraient nés Un comme Adam et Eve.

 

Le Zohar n’épargne pas Lilith. Elle tente de séduire Salomon, qui se méfie en voyant ses jambes poilues. A un autre moment, elle est accusée de déchirer le Tétragramme (YHWH), le nom sacré de Dieu.

 

Les Midrash

 

Les Midrash sont des commentaires de la Torah. Celle.eux qui les écrivent se livrent à l’action interprétative. Dans plusieurs Midrash, Lilith est une voleuse d’enfants comme la Lamatsu babylonienne.

 

Dans le Midrash Rabba, écrit en Palestine au Vème siècle, un rabbin répond à une question posée par une femme, ce qui est très rare dans ce type d’écrit. Celle-ci veut savoir pourquoi Adam avait besoin d’une deuxième femme _ sans doute après Lilith. Le rabbin lui répond que la première était trop repoussante, car elle était « pleine de sécrétions et de sang ».

 

L’Alphabet de Ben Sira

 

Un écrit mystérieux

 

L’Alphabet de Ben Sira est un midrash aux origines nébuleuses. Il vient peut-être de Perse entre le VIIème et le Xème siècle. Il a été faussement attribué à Ben Sira, puisque cet érudit a vécu entre le IIème et le Ier siècle avant Jésus-Christ. Au XIème siècle, cet écrit fera son apparition dans les cercles ashkénazes _ populations juives d’Europe de l’Est.

 

Rédigé en araméen puis en hébreu, il faudra attendre 1514, soit au moins quatre siècles, pour que l’ouvrage soit imprimé, mettant fin à la pluralité de versions des manuscrits. Redécouvert par les écrivains au XIXème siècle, ce ne sera qu’à cette époque que la première édition critique verra le jour.

 

Extrait

 

« Quand Dieu créa le Adam premier homme, seul, Dieu dit : « Il n’est pas bon pour l’homme d’être seul ». Dieu lui créa une femme, de la terre comme lui, et l’appela Lilith. Ils commencèrent à se disputer vertement : « Je ne me coucherai pas en-dessous », dit-elle. « Je ne me coucherai pas dessous, mais dessus, puisque tu es faite pour être dessous et moi pour être dessus », dit-il. Elle lui dit : « Nous sommes tous deux égaux, car nous venons de la même terre. » Et ils ne voulaient pas s’écouter. Comme Lilith vit cela, elle prononça le nom ineffable de Dieu [le Tétragramme YHWH] et s’enfuit dans les airs. »

Extrait de l’Alphabet de Ben Sira

 

Dans la deuxième partie de cette histoire, Adam supplie Dieu de lui ramener sa femme. Celle-ci refuse de revenir et, en punition, doit accepter de voir mourir cent de ses enfants chaque jour. Afin que les anges qui la poursuivent cèdent, elle prête serment de s’éloigner des endroits où sont écrits les noms de ces derniers. Ce conte se veut une explication au rite qui consiste à doter les nouveaux-nés d’amulettes portant le nom des anges pour que la voleuse d’enfants ne leur fasse pas de mal.

 

Dans une version ashkénaze, donc ultérieure, Adam se mettra en colère quand Lilith s’enfuit, lui donnant un aspect plus « viril ».

 

Éléments d’interprétation

 

L’Alphabet de Ben Sira étant antérieur au Zohar, il s’agit de la première source où l’on identifie la Première Eve, qui n’était jusque-là qu’une créature sans nom dans les légendes.

 

Ici, on voit que Lilith est créée à partir de la Terre, contrairement à la Bible et au Zohar où la femme est un côté d’Adam.

 

Si l’on lit le conte attentivement, on remarque le passage soudain de Lilith première femme à Lilith la démone ailée, qui s’enfuit « dans les airs », enfante au moins cent fois par jour et vole des bébés. Par manque de contexte concernant cette œuvre, il est difficile de dire si ceci est voulu par l’auteur. En tout cas, il semblerait que ce soit son refus d’obéir qui la rende démoniaque.

 

Lorsque Adam dit qu’il est « fait pour être dessus », il s’agit d’une référence au Nidda, traité de lois sur la vie sexuelle faisant partie du Talmud, ensemble de discussions rabbiniques visant à légiférer à partir de la Torah. Pour les rabbins, la position de Lilith est certes grossière, mais pas interdite. Il faut seulement éviter de « gaspiller son sperme », or Lilith éveille les désirs des hommes et engendre des démons. Ce serait donc sa nature, plus que sa position, qui serait remise en cause dans la tradition.

 

L’intention de « Ben Sira »

 

De notre point de vue de lecteur.ices du XXIème siècle, on peut être tenté.es de voir cette histoire comme un exemple d’affirmation de la femme. Or, sa punition est extrêmement violente. De plus, on voit bien que l’auteur traite ici d’un sujet trivial, sans aucune gravité puisque cette position n’est même pas interdite.

 

Au XXème siècle encore, André Breton affirmait qu’il n’était « pas de mise », « colossal », qu’une femme ait son mot à dire sur sa position sexuelle. On peut l’imaginer rire à la lecture de ce conte parodique avec ses contemporains, il n’y a pas si longtemps de cela.

 

En somme, le récit de « Ben Sira » semble avoir deux fonctions principales : se moquer d’une position jugée grossière à son époque et justifier l’existence d’une coutume pré-israélite.

 

Pourtant, c’est justement à cause de ce sujet, apparemment sans profondeur, que L’Alphabet de Ben Sira a fait couler le plus d’encre parmi les écrits mentionnant la Première Eve. Rendez-vous demain pour une troisième partie traitant des interprétations modernes des textes portant sur Lilith.

 

Vous pouvez accéder à la troisième partie ici.

 

Sources pour l’ensemble des articles

 

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