Alternatives au Blue Monday

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Bien que l’imposture du Blue Monday, jour supposément le plus déprimant de l’année, ait été démasquée par son propre promoteur en 2010, ce concept continue de faire couler de l’encre. Pourquoi parlons-nous encore autant du troisième lundi du mois de janvier et par quoi remplacer cette invention commerciale ?

 

Attention, cet article parle de dépression et de suicide.

 

Histoire très rapide

 

Comme tout le monde en parle, je vais aller vite. En 2005, Cliff Arnall, psychologue gallois, est embauché par une agence de publicités pour « trouver » le jour le plus déprimant de l’année afin qu’une agence de voyages britannique, Sky Travel, puisse vendre ses services aux consommateurs désireux de fuir la déprime saisonnière. L’universitaire met donc au point une formule, dont il dira lui-même en 2010 qu’elle ne repose sur rien. Si vous êtes curieux.se, voici à quoi ressemble la pseudoscience :

 

 

Depuis, cette même personne milite à grands coups de hashtags pour supprimer le Blue Monday, mettant en avant le fait qu’à force de penser que nous serons déprimé.es ce jour-là, nous finirons par le devenir. Le psychologue tente donc d’endiguer une prophétie auto-réalisatrice, notion par ailleurs contestée.

 

Qu’est-ce qu’une journée ?

 

Dans notre monde submergé d’informations, nous avons affaire à des « journées » en tous genres presque quotidiennement : journée mondiale sans pantalon, journée internationale des câlins (attention à ne pas mélanger les deux), journée de l’écriture manuscrite… Si certaines sont un symptôme de la société de consommation et y trouvent leur origine, d’autres viennent vraiment d’associations ou de citoyen.es désireux.ses de faire changer les choses.

 

Je crois que j’ai entendu parler du Blue Monday pour la première fois il y a deux mois. A ce moment-là, même si ça me semblait plausible, je me suis méfiée. Le nom ressemblait trop à Black Friday. On aurait dit que c’était encore une journée de trop, dont on n’avait cure quelques années auparavant et qui vient compliquer notre existence. Ne peut-on pas avoir juste une journée journée ? Ou un jour férié ?

 

Pour moi, la journée de quelque chose s’inscrit dans une temporalité commerciale, dans du très court terme. Qu’allez-vous faire de cette journée où vous serez déprimé.e ? Qu’allez-vous acheter pour vous sentir mieux ? Faites vite, les agences de voyage et les boutiques de bien-être n’attendront pas longtemps votre décision.

 

Heureusement, vous avez quelques éléments de réponse, notamment dans un article de TopSanté qui, après avoir déconstruit le mythe du Blue Monday, nous pousse quand même à la consommation : « n’attendez pas les soldes de fin janvier et achetez dès aujourd’hui ce petit top aux couleurs printanières ».

 

Et alors, que faire ?

 

Plusieurs organisations pour la santé mentale dénoncent le fait qu’outre la malhonnêteté de la farce et l’aspect auto-réalisateur, l’invention du Blue Monday est un manque de respect pour les personnes souffrant de dépression. En effet, on assimile un petit coup de déprime saisonnière guérissable par du chocolat et une comédie romantique à une véritable maladie, mortelle de surcroît.

 

Ces mêmes organisations proposent des « journées » qui, au lieu de suggérer que le problème ne dure que 24 heures, informeraient les gens, dont ceux qui ne sont a priori pas concernés, sur la santé mentale. Ces événements ont pour but de déconstruire de trop nombreuses idées reçues et d’orienter celle.ux qui souhaitent s’en sortir.

 

Vous avez notamment la Journée Mondiale de la Santé Mentale le 10 octobre 2021, mais aussi des semaines comme la Mental Health Awareness Week du 10 au 16 mai 2021 _ sur le thème de la nature _ et sa cousine française encore plus longue, les Semaines d’Information sur la Santé Mentale (SISM) du 4 au 17 octobre 2021.

 

Une initiative que j’ai appréciée, c’est celle des Samaritans, association britannique qui lutte contre le suicide. Ils ont créé le Brew Monday _ brew signifiant ici « faire infuser » _ pour motiver chacun.e à rompre l’isolement en proposant à un.e voisin.e, un.e ami.e, un.e collègue de prendre un thé et de simplement parler. Anglais mais efficace, étant donné que l’isolement est un facteur déterminant pour le passage à l’acte.

 

Alors, que peut-on faire qui n’inclut que pas ou peu de consommer ? Nous pouvons nous documenter, certes, et informer les autres. Pour aller à la racine du problème, je trouve que le Brew Monday est efficace. Vaincre sa timidité et oser proposer une boisson chaude au voisin peut changer notre année _ ou pas. J’aime aussi l’idée de solidarité. Des liens de proximité, très simples, que nous avons perdu, en tout cas dans les grandes villes européennes.

 

Nous pouvons également nous balader seul.e ou en famille, au parc ou ailleurs, pour profiter du moment et prendre le temps de remercier la nature d’exister. C’est ce que font les personnes de confession juive lors de Tou Bichvat, le nouvel an des arbres, dont la date n’est pas tant éloignée du Blue Monday cette année puisqu’il se fêtera du 27 au 28 janvier 2021. Les jours rallongent, le temps n’est pas aussi horrible qu’en novembre ou décembre, et ce serait dommage de n’avoir que des dates sinistres en tête.

 

Les causes et les moyens

 

Tout cela est sympathique et peut nous remonter le moral temporairement ou faire évoluer les mentalités, mais ce n’est malheureusement pas ainsi que nous allons contrer le fléau de la dépression.

 

Dans cet article du Monde, on peut lire que l’on compte en France un psychologue pour 29 882 étudiants, ce qui est bien en-dessous des recommandations internationales (un psychologue pour 1000 à 1500 étudiants), alors que 22% d’entre elle.eux auraient eu des pensées suicidaires en 2019. Nous manquons de moyens, mais nous attaquons-nous aux causes ?

 

Dans sa formule aux apparences mathématiques, Cliff Arnall avait incorporé des facteurs participant à la dépression : le climat, le salaire et les dettes. Nous ne pouvons pas changer le climat, mais notre mode de vie actuel ne nous permet que peu de sortir prendre le soleil. Le manque de nature, que beaucoup d’entre nous ont senti cette année, est également un élément à ne pas négliger.

 

Quant au salaire et aux dettes, si nos conditions de vie s’amélioraient à l’échelle collective, nous ne nous en porterions tous que mieux. L’argent ne fait peut-être pas le bonheur, mais combien de jeunes adultes doivent rester avec des membres de leur famille toxiques faute d’avoir un travail à plein temps qui leur permettrait de payer un loyer ? Combien de personnes ont du mal à trouver le sommeil faute de pouvoir payer leurs dettes ?

 

Le manque de contrats stables, le chantage à l’emploi, la course à la performance sinon intériorisée, du moins subie, la précarisation grandissante en France, le manque de perspective qu’elle implique, ne nous encouragent pas spécialement dans la voie du bien-être et de la paix intérieure.

 

Nous pourrions nous reposer, surtout l’hiver quand notre corps l’exige, mais nous devons travailler toujours plus vite et toujours plus mal. Si une personne sur cinq a souffert ou souffrira d’une dépression au cours de sa vie, le problème est loin d’être une histoire individuelle de verre à moitié plein. J’espère en tout cas que la vague d’arrêts maladie cette année, tant due aux conséquences physiques que psychologiques du Covid, entraînera quelques réflexions.

 

Quant à moi, j’ai bien profité de ma journée, papoté avec mes voisines et fait un tour au parc. Je n’ai rien consommé, en fait si, j’ai fait les courses. Si je publie cet article presque en retard _ il reste deux minutes avant minuit _ , c’est bien entendu parce que j’ai respecté scrupuleusement chacun de ces conseils.

 

 

Publié par suziegroove

Blogueuse-à-brac, j'écris sur les livres et les films qui me plaisent, mais aussi sur l'état du monde de manière plus ou moins parodique et sur la santé mentale de manière plus ou moins politique. Je poste également mes dessins et mes montages, tout en m'interrogeant sur notre utilisation d'Internet.

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