L’hypersensibilité existe-t-elle vraiment?

Aujourd’hui, c’est la journée mondiale de l’hypersensibilité, notion que certain.es balaient d’un revers de la main. Or, je me considère depuis trois ou quatre ans comme hypersensible. Mais il y a quelque temps, deux vidéos m’ont fait douter de ce que j’ai considéré très vite comme une partie de mon identité.

Il y a un peu moins d’un an, j’avais écrit cet article qui comportait des conseils notamment pour les personnes hypersensibles. Après un peu plus de deux décennies à prendre les remarques des autres trop à cœur, à me sentir sur-stimulée dans un environnement bruyant et agité, à avoir envie de vomir lorsque je vois des couleurs vives etc, je ne voyais pas comment le terme « hypersensible » pouvait ne pas me correspondre.

Avec cette impression persistante d’être un petit chaton jeté au milieu d’une autoroute, et surtout d’être seule face à ce que je ressentais, j’ai fini par tomber sur le livre d’Elaine Aron, The Highly Sensitive Person. Celui-ci est un ouvrage de référence, son autrice étant celle qui y a inventé la notion d’hypersensibilité en 1997.

A sa lecture, je me suis sentie enfin comprise, tous les « prend sur toi » ou « fais un effort » ou « va te faire soigner » accumulés depuis des années s’atténuant sous le baume de la bienveillance. On était fin 2018 et je n’allais pas franchement très bien. J’avais un travail qui me plaisait mais prenant émotionnellement, et j’étais peu mais mal entourée. J’avais sans cesse besoin de me recharger, de passer du temps seule dans le noir à lire ou à ne rien faire en écoutant de la musique de méditation. Ah, et je me relevais d’une sévère dépression aussi. Je cherchais pourquoi j’en étais arrivée là, pourquoi j’en arrivais toujours là, et quel type de personne j’étais. Alors, on peut dire que ce livre est arrivé au moment où il le fallait dans ma vie. Ou beaucoup trop tard, je ne sais pas.

J’étais indignée. Ce concept était né presque en même temps que moi, et je n’en n’avais jamais entendu parler ? Pourquoi on me faisait comprendre que j’étais trop, tout le temps ? Pourquoi les psys ne m’avaient jamais éclairée sur « qui » j’étais, pourquoi n’avaient-ils pas mis un mot sur tous ces problèmes rencontrés depuis l’enfance ?

A partir de là, ma vie a subtilement mais significativement changé. Je prenais encore plus de temps pour « me recharger », je refusais des rendez-vous avec des amis ou tout ce qui pouvait être sur-stimulant _ la liste est longue. Et surtout, je n’avais plus honte de dire que j’étais hypersensible, que j’étais qui j’étais, et que les gens allaient devoir s’adapter à ça parce que j’avais passé toute une vie à m’adapter à eux.

En trois ans, le monde a peu mais bien changé lui aussi. Quand je dis que je suis hypersensible, j’ai toujours cette première réaction : « oh, c’est bon, arrête ». Mais j’ai aussi : « vous avez été envoyée sur Terre pour guérir les autres » (euh… merci ? ) et surtout : « oh, moi aussiii! « . Alors, tout le monde serait hypersensible ?

Et c’est là que je suis tombée sur ces deux vidéos. D’abord celle de PsykoCouac, puis celle de StephanieAubertin, un peu plus approfondie. Deux youtubeurs qui disent exactement la même chose : l’hypersensibilité n’est pas une notion valide d’un point de vue scientifique, les « études » d’Elaine Aron ne reposent sur rien, et on devrait arrêter de se déclarer hypersensible à tout bout de champ.

« Essayez de rester jusqu’à la fin de la vidéo », disent les sceptiques. Difficile quand on s’est longtemps entendu dire que l’on faisait du cinéma tout en se traînant une impression de sous-diagnostic, mais étant en faveur du débunkage et de l’esprit critique, je suis restée. La vérité ne peut pas toujours être en ma faveur.

Je dois dire que les deux visionnages étaient bien peu agréables. J’avais déjà vu une vidéo de Psykocouac auparavant _ sur le trouble borderline _ et ça m’avait mis le moral à zéro. Des phrases du type « c’est pour ça que ça peut être chiant pour les proches » (même si je ne suis pas borderline moi-même) n’aident pas vraiment. Quant à celle de StephanieAubertin, je trouve qu’elle manque de bienveillance, notamment lorsqu’elle déclare d’un ton froid que certain.es se considérant comme hypersensibles sont le profil type des recrues des sectes. A la fin des deux vidéos, je me sentais malade, comme si je n’étais qu’une patiente, crédule de surcroît, ou un objet de curiosité pour la recherche scientifique.

Cependant, on ne peut pas enlever à ces personnes qu’elles sont plus rigoureuses scientifiquement qu’Elaine Aron. Si vous écoutez leur argumentation, vous verrez qu’en effet, le concept d’hypersensibilité est plutôt bancal. Il ne semble pas qu’il puisse avoir une valeur de diagnostic. Quant au questionnaire pour voir si l’on est hypersensible, fourni au début du livre et utilisé dans les études de l’autrice, son résultat sera influencé par de nombreux facteurs, y compris celui de désirabilité sociale. Stéphanie Aubertin prend ici l’exemple de la question : « appréciez-vous les œuvres d’art subtiles ? » A votre avis, qu’allez-vous répondre ? « Non, je suis une bille en art plastique ? »

Pour des questions de la sorte, je pense également que l’identification à une classe sociale peut jouer un rôle, notamment si quelqu’un issu d’un milieu populaire est convaincu que l’art « subtil » _ selon qui d’ailleurs ? _ n’est pas pour lui. Enfin, le facteur du genre pourrait brouiller d’autant plus les pistes. J’ai rarement vu un homme s’affirmer hypersensible avec fierté.

Avec ces arguments et ma réflexion qui s’y est ajoutée, je n’étais toujours pas convaincue. Je me disais que l’on pourrait tout de même donner une chance à ce trait de caractère, si beaucoup s’y reconnaissent, et l’étudier de manière plus assidue que son inventrice. Or, il se trouve qu’il couvre de nombreuses notions existant déjà, mêlant pêle-mêle symptômes, syndromes, tempéraments, et autres classifications qui échappent à nous autres profanes de la psychologie.

Le « tempérament », par ailleurs, est à prendre avec des pincettes. Qu’est-ce qui fait que nous sommes nous ? La science la plus avancée n’a pas encore réussi à répondre à cette question. Entre la génétique, l’épigénétique, les traumas familiaux, l’éducation, la classe sociale, difficile de voir jusqu’où nous sommes libres d’être qui nous sommes, et encore plus de savoir si nous aurions été épargné.es de troubles psychologiques avec des circonstances différentes.

En ce qui me concerne, je n’ai pas toujours été comme ça, en tout cas pas à ce point. L’être humain même « hypersensible » n’est pas fait pour rester dans le noir tout le temps.

L’intérêt principal de ces vidéos, outre le fait de remettre en question nos croyances, est de nous avertir sur quelque chose de fondamental : à force de s’identifier en tant qu’hypersensible, nous pourrions passer à côté d’un diagnostic qui pourrait améliorer notre vie, voire la sauver. Or dans le domaine de la santé mentale, j’ai l’impression que l’un va rarement sans l’autre. L’hypersensibilité peut cacher par exemple une dépression chronique qu’il serait vital de soigner, même si nous parvenons à « vivre avec » depuis de nombreuses années.

Pour revenir à mon cas, je suis très peu tolérante au bruit. Cela s’est fait progressivement, jusqu’à ce que je ne puisse plus prendre le métro sans être dégoûtée, aller en classe sans que les doigts des camarades qui martèlent la table me poussent à sortir, puis que je ne puisse écouter qu’au prix d’un effort coûteux les vidéos et podcasts qui m’intéressent. J’ai envisagé de retourner à la fac, mais j’ai vite abandonné à l’idée d’être en hypervigilance constante. Je donnais comme explication l’hypersensibilité.

Le temps de me dire que ce n’était peut-être pas que de la sensibilité accrue, que je n’étais pas juste spéciale mais que j’avais besoin d’aide, ce trouble a augmenté. Il y a quatre mois, j’ai enfin pu poser un mot sur ce que je vivais : la misophonie. De là, j’ai pu chercher les spécialistes susceptibles de m’accompagner. Mais cela m’a pris des années et je suis encore loin d’être sortie d’affaire. Est-ce que le livre d’Elaine Aron a été un obstacle ? Probablement.

Si j’ai livré une partie de mon histoire, ce n’est pas seulement pour raconter ma vie. Ce que cela nous apprend, c’est tout d’abord qu’un terme qui nous correspond n’a pas forcément valeur de diagnostic. Malgré la morale évidente « il ne faut pas croire n’importe qui », j’ai envie de tirer d’autres conclusions.

Tout d’abord, pourquoi est-ce que j’y ai cru ? Comme on peut le voir au début de l’article, j’étais en position de vulnérabilité. Pas dans le sens où je suis une faible femme nourrie aux articles de pseudo-psychologie, mais plutôt parce que je voulais absolument aller mieux et que j’étais en quête de réponses. Celles de certain.es soignant.es étaient froides, condescendantes ou n’apportaient que peu de solutions. J’étais vue comme une patiente qui aurait pu faire mieux, qui pouvait quand même voir le verre à moitié plein.

Je n’étais pas souvent perçue comme une personne spéciale, créative, empathique, qui avait quelque chose à apporter et qui n’était pas arrivée là simplement par manque de volonté. Le livre d’Elaine Aron, entre autres, m’a au moins donné ça et m’a permis de m’affirmer, de poser mes limites.

Si un ouvrage inexact d’un point de vue scientifique m’a temporairement été plus utile que le système médical, le problème ne viendrait-il pas en premier lieu de celui-ci ? Il est vrai que la difficulté à obtenir un diagnostic, le coût d’une visite chez un.e psychologue ou un.e psychiatre, la qualité médiocre des soins que nous pouvons recevoir dans les CMP, les délais d’attente de toutes sortes, le jugement que nous avons à affronter lors de certains rendez-vous culpabilisants et contre-productifs, ou encore la jungle d’informations, n’aident pas spécialement à se sentir mieux.

Mais la difficulté est peut-être ancrée plus profondément dans notre société, où nous devons être « aux normes » comme les machines qui la font tourner. A force de devoir se conformer sans cesse à de nouvelles exigences, nous finissons tout.es par nous sentir bizarres, et certain.es plus que d’autres, en particulier lorsque nous avons des traits de caractère dits « féminins ». Il faut être efficace au prix de son humanité, apprécier les « œuvres d’art subtiles » ne sert plus à rien. Alors à la fin, oui, on a envie de hurler haut et fort que l’on est hypersensible.

Tout n’est pas perdu, et le système de santé français est encore loin d’être à jeter aux orties. J’ai fini par trouver des soignant.es et des thérapies qui me correspondent, fuyant les médecins qui me disaient que c’était pourtant simple de voir la vie en rose et allant vers celle.ux qui me proposaient des solutions concrètes adaptées à mon problème.

Alors, que dire ? Doit-on faire un feu de joie grâce aux livres d’Elaine Aron ? Si vous pensez que ses ouvrages peuvent vous aider à vous sentir valorisé.e et à vous affirmer, alors allez-y, lisez-en un. Si vous dire hypersensible permet de vous faire comprendre dans certaines situations, il n’y a aucune raison de ne pas utiliser ce terme dans le langage courant. En revanche, ne laissez pas cette lecture vous faire passer à côté d’un diagnostic, même et surtout si vous avez toujours été « comme ça ». C’est une chose de s’accepter avec ses défauts, c’en est une autre de vivre avec des symptômes de plus en plus handicapants alors que vous pouvez y mettre un terme. Quant à celle.ux qui me disent que j’ai été envoyée sur Terre pour guérir les autres et que mon empathie est un cadeau, je préfère d’abord me guérir moi-même et utiliser mon empathie avec prudence.

Publié par suziegroove

Blogueuse-à-brac, j'écris sur les livres et les films qui me plaisent, mais aussi sur l'état du monde de manière plus ou moins parodique et sur la santé mentale de manière plus ou moins politique. Je poste également mes dessins et mes montages, tout en m'interrogeant sur notre utilisation d'Internet.

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