Poésie bretonne : corps-à-corps avec la mer

Mer déchaînée
Print Friendly, PDF & Email

De lèvres et de rostres, le nouveau recueil de Jean-Claude Chenut, est paru en 2020 aux éditions Edilivre, qui édite de temps à autre de petits joyaux de la poésie contemporaine. Un ouvrage au sous-texte érotique illustré par son ami de longue date, le peintre Hervé Delabarre.

« Jean-Claude Chenut est né au confluent d’un lance-pierre et d’un oursin, et ses poèmes tiennent des deux à la fois. »

Hervé Delabarre

 

Ce que l’on peut lire sur la quatrième de couverture a de quoi interpeller, voire faire rire _ je pense d’ailleurs que ces deux artistes sont dotés d’une certaine malice. On comprend par la suite que la poésie de l’auteur est piquante comme un oursin, qu’elle ne cherche pas à plaire, qu’elle retranscrit une expérience qui vient taper au visage _ comme un lance-pierre _ et fortement imprégnée de l’influence de la mer _ retour à l’oursin.

 

Si vous êtes intrigué.e et que vous souhaitez lire ce recueil de 63 pages, voici brièvement ce en quoi il consiste, bien qu’il soit toujours délicat de résumer un ensemble de poèmes : l’homme est subjugué par la présence de la mer, comme si il vivait une expérience de désir _ et d’amour? _ intense avec une femme. Le titre, De lèvres et de rostres, représente bien le double sens qui se manifestera tout au long de notre lecture. Tandis que la première partie nous fait vivre cette intensité par procuration, la deuxième, nommée L’embâcle, semble plutôt relater l’échec ou l’absence de cette relation, l’érosion du désir, ou en tout cas le processus de deuil. Au départ piquant comme un oursin et vif comme un lance-pierre, le langage poétique se fait de plus en plus ténu et discret pour finalement s’effacer tout à fait. Notre « histoire » vécue au présent s’achève par un silence sinon calculé, du moins prévisible.

 

Allons donc, comme dit notre ami Hervé, « glisser dans l’onde, en épouser les courbes et se laisser aller ».

 

Première partie : De lèvres et de rostres (32 poèmes)

 

Tout d’abord, qu’est-ce qu’un rostre? Selon le Larousse, il s’agit d’un « éperon de navire de guerre antique » ou encore d’un « prolongement antérieur rigide surmontant la tête de divers animaux ». Il existe d’autres définitions, mais celles-ci restent les plus probables. On comprend désormais le double sens du titre.

 

La première partie du recueil est vivante, piquante, concentrée sur le présent. A plusieurs reprises, nous avons affaire à des aspects du catholicisme. Le divin et le profane se mêlent pour atteindre l’extase. Cela peut nous rappeler les courants mystiques de certaines religions, notamment monothéistes.

 

Hormis cette fusion entre le champ lexical du plaisir et celui du sacré, nous pouvons débusquer quelques motifs récurrents. Nous avons la « fleur » et sa « corolle », allusions pour l’instant féminines et délicates. Puis nous avons l’aisselle, ce qui peut paraître décalé. Or, on y trouve l’odeur de la personne, quelque chose de rugueux, sans cesse en mouvement, etc. Ce n’est pas un bel endroit, ni très agréable, mais c’est un concentré de vie. Comme dans le reste du recueil, il ne s’agit pas ici de beauté, d’esthétisme, mais de sensations.

 

Nous ne sommes pas en reste de ces dernières. On « franchit » un seuil, comme dans les contes où sauter la barrière est à la fois mortel, illicite et source de plaisir. Nous sommes confrontés à la mer mais aussi à la mort, dualité classique dans les littératures. Tout est mêlé, l’expérience du poète semble aller au-delà du rationnel : le ventre, le soleil, la peau, les hanches, mais également les plaies, les écorchures. L’émoi amoureux est comme souvent associé à la douleur, le soupirant souffre le martyre. Un soupir qui n’a rien d’innocent puisque nous retrouvons plusieurs fois les « lèvres », le « suc » et « l’haleine ». Les notions d’autel et de sacrifice sont récurrentes : l’amour, le sacrifice, la mort, ceci fait appel à un imaginaire plus large, dans lequel on retrouve par exemple la complémentarité des cartes de l’amoureux et du pendu dans le Tarot.

 

Ici, le corps féminin est sauvage. Il tient plus de la puissante mer que de la terre à féconder ou à conquérir. Le corps féminin n’est pas un objet, c’est un sujet sans cesse en mouvement et qui menace d’engloutir notre poète. Ce n’est pas non plus une terre fertile, malgré toute la vie qui en émane, puisqu’elle est capable de donner la mort.

 

C’est un corps qui dépasse, un corps qui sent, un corps qui submerge et qui par son ressac subjugue les sens de l’homme (au masculin).

 

Un paysage cyclique aux mille va-et-vient, sous la fureur de la pluie, sous l’apaisement du soleil, une mer furieuse, passionnée, sans la mémoire de ses actes, car pour elle tout est recommencement. Cette présence féminine ne se voit pas, ne se montre pas, à peine peut-elle se décrire. Elle ne fait pas sensation, elle est la sensation.

 

Cette mer protéiforme, trop humaine, trop divine pour n’être perçue que par la vue, n’est dicible qu’en recourant à des éléments de langage ésotériques :

20/

Derrière l’éboulis des mots,

de l’ossature humide du désir

derrière la muraille cristalline

de l’œil humide,

les pierres sont en fusion,

onyx, obsidienne ou basalte,

serties de l’anneau sacré

de la statue endormie.

Le sybarite lisse le drap,

lime ses ongles

Et glisse dans l’ombre apaisée.

De lèvres et de rostres, Jean-Claude Chenut (EdiLivre)

 

Ésotérique n’est pas vraiment le bon mot. Hermétique, en réalité, conviendrait mieux. L’onyx, l’obsidienne et le basalte sont des pierres réputées pour leurs propriétés apaisantes. Elles auraient également des vertus protectrices, voire curatives. Toutefois, le symbolisme qui leur est associé varie en fonction des époques. On peut tout de même parier sur cette signification puisque le dernier mot du poème est « apaisée ». Il est aussi important de préciser que le basalte et l’obsidienne sont des pierres volcaniques, ce qui explique ce vers : « les pierres sont en fusion ». Ceci nous ramène à la nature furieuse, changeante, « volcanique » justement, de la mer. Nous avons dans d’autres poèmes cette présence des éruptions, des fossés, des ravins, de la lave, de tout ce qui a trait au minéral.

 

Quant au sybarite, il s’agit de quelqu’un qui aime vivre dans le luxe et goûter sans cesse au plaisir, c’est-à-dire un hédoniste. Celui-ci semble bien évidemment profiter des plaisirs de la vie puisque après la fusion et « l’anneau sacré » viennent l’apaisement et le drap lissé. Dans les autres poèmes, la « gorge », les « yeux clos », les gants, ainsi que le liquide, tantôt jaillissant, tantôt coulant, sont autant de mots participant à exprimer cette expérience. Celle-ci ne serait pas rendue aussi intense sans synesthésie. Nous avons l’ouïe avec les « soupirs », le « souffle », les murmures, mais encore le toucher avec la « soie » et divers éléments brûlants, puis le goût avec les « papilles » et le diamant « sous la langue », qui revient souvent.

 

La mer, avec sa « fleur », sa « corolle », comme on l’a vu plus tôt, est parfois associée au végétal, mais aussi aux domaines animal et minéral. Elle semble bien vivante dans tous ces aspects.

 

Des estampes

 

Qu’en est-il des illustrations? A l’image du recueil, elles ne sont pas forcément belles, mais tout en courbes, à l’encre, elles débordent, telles un corps féminin insaisissable, mouvant, blessé, avec des recoins, ses parts sombres, pas spécialement esthétique. Ce corps est difficile à mettre dans la cage du visible. Contrairement à ce que l’on a trop tendance à voir dans l’imaginaire collectif, il est ici impossible de lui assigner une taille, une forme, une posture statique. Comme la mer, ce corps féminin est doux et violent, furieux et aimant _ « la caresse du cri » _ , destructeur et créateur.

 

Il a rarement un sens ou une direction, ou alors il y en a plusieurs, ce qui correspond aux quelques inversions présentes dans les poèmes, par exemple, lorsque ce sont les pierres qui sont serties de l’anneau au lieu de l’opposé.

 

De la sonorité

 

De toute façon, l’amante est plus perceptible par les mots _ leur enveloppe sonore, pas leur sens _ que par l’image.

 

Tout au long du recueil, nous avons des séries d’oppositions : le profane et le sacré, le doux et le violent, la nature et la civilisation, le brut et le précieux, l’organique et l’inanimé, la guerre et l’étreinte, les bosses et les ravins. Cette contradiction permanente se retrouve dans la sonorité tranchante du texte.

30/

Dans la soie du ventre,

le tambour indolent du ressac

soupirail aux membranes de miel,

de musc et de souffle retenu.

Le sésame des tétins

délie la langue,

cisèle le chant rauque du palais,

et, sur la peau comme chapelet,

la rumeur des rythmes et drapés de cérémonie

tisse l’écho des mirages.

De lèvres et de rostres, Jean-Claude Chenut (EdiLivre)

 

Nous retrouvons dans l’alternance des consonnes ce jeu entre douceur et violence, présent tout au long du recueil. Les -l et -m sont plutôt douces, tandis que les consonnes dentales d- et -t ainsi que le -s et le -r sont plus rudes. Grâce à cela, nous pouvons avoir un rapport organique aux poèmes. Le champ du sonore et celui du tactile se rejoignent, si l’on décide de lire à haute voix ce texte : le -d et le -t viennent claquer sur nos dents avant que le -m et le -l les apaisent.

31/

L’ombre du bord des lèvres

lisse l’émoi

au fond du calice

jusqu’à la lie,

si suave.

De lèvres et de rostres, Jean-Claude Chenut (EdiLivre)

 

Ces deux derniers vers sont un plaisir à lire : « la lie / si suave », l-l / s-s.

 

Les vers deviennent courts, déséquilibrés, on « tombe » de l’un à l’autre . Leur caractère abrupt nous fait nous prendre un coup à chaque étage descendu, jusqu’au silence du point final.

 

La mer est la nature avant la nature, la création répugnante, la création jaillissante, celle qui échappe au regard de l’homme. L’homme, ou l’amant, ne peut pas la conquérir. Il ne peut que l’explorer, être aspiré par ses profondeurs.

 

Dernière partie : L’embâcle (15 poèmes)

 

Le recueil est structuré en trois parties : d’abord l’introduction, puis De lèvres et de rostres (32 poèmes), et enfin L’embâcle (15 poèmes). Selon le Larousse encore, l’embâcle, à ne pas confondre avec la débâcle, serait « l’obstruction complète du lit d’un cours d’eau ». Un obstacle donc, au déchaînement de la mer.

 

Il y a beaucoup plus de silences dans cette partie. Ce pourraient être les silences s’installant dans le couple, celui du deuil ou de l’amour sans retour. Peut-être a-t-on perdu le désir ? Ou la femme qui le suscite ? Y a-t-il une différence ? Tâchons de le découvrir.

4/

Parfois l’air

a ce goût

sous la langue

de ce coup de feu

comme l’attente.

De lèvres et de rostres, Jean-Claude Chenut (EdiLivre)

 

Il y a beaucoup plus d’espaces, d’alinéas, de vide dans le texte, sur la page. Pour mimer l’absence ? Le silence du deuil ? Dans ce poème, la disposition des vers semble imiter le « ressac », le va-et-vient de la mer :

12/

Le temps en retard

____d’un ressac goût de rostre

quand il s’agit de palper

____sous la langue

la paroi opaque

____des cavernes offertes

__feuilles éparses

on ne sait pas

__avant coup

____où va le vent

___après coup

où va le vide

où jouent les grands méandres

abdominaux

à contretemps.

De lèvres et de rostres, Jean-Claude Chenut (EdiLivre)

 

Pour des raisons d’ergonomie, j’ai remplacé les alinéas par des tirets.

 

« La forme de l’absence », « fantôme », « blanche » : on semble bien avoir affaire à un deuil :

13/

Des murailles

des rumeurs

voix éteintes

des silences blafards

j’habite des apnées

fantômes

de ces draperies qui épousent le corps

et la forme de l’absence

cette chose blanche

comme le blanc de l’œil

quand on voit à rebours

J’habite l’étreinte

des impatiences

des écueils dans la gorge.

De lèvres et de rostres, Jean-Claude Chenut (EdiLivre)

 

Même le point habituel entre deux paragraphes a disparu. Le poète « voit à rebours », il est tourné vers le passé. Ici, contrairement à l’imaginaire occidental, le blanc n’est pas quelque chose de positif, il est au contraire la non-couleur du vide, de l’absence, du deuil, comme dans diverses traditions d’Asie et d’Afrique.

 

Dans la dernière partie du recueil il y a d’ailleurs moins de poèmes, moins de choses à dire : est-il vain de trop exprimer l’absence?

Le moindre mot

écorche l’écho

de ses rumeurs

De lèvres et de rostres, Jean-Claude Chenut (EdiLivre)

 

Écrire

crime crade

De lèvres et de rostres, Jean-Claude Chenut (EdiLivre)

 

Le fait d’écrire a-t-il tué l’amante ? L’écriture a-t-elle provoqué un affadissement du désir ? Comme si en parler, c’était commettre un crime, dénaturer le désir, en susciter l’absence.

Ces grandes lèvres

qui génèrent

ou dévorent

De lèvres et de rostres, Jean-Claude Chenut (EdiLivre)

 

Le pouvoir des « lèvres » de la femme est destructeur et créateur à la fois, alors que celui de l’homme est uniquement destructeur, donnant lieu au « crime crade ». D’un autre côté, écrire est la seule manière de faire, même imparfaitement, son deuil.

 

Trop en parler affaiblit le désir, le met dans une cage de mots. Le poète n’essaie pourtant pas de séduire la mer / la femme, il fait l’expérience du plaisir au présent, puis subit « l’absence » dans le moment du deuil.

 

Outre la pénurie de mots, nous trouvons plus de consonnes et de voyelles évoquant des pleurs, comme le -y ou le -l mouillé : « je saigne et mon oreille s’ouvre ».

 

Nous arrivons au dernier vers de l’ouvrage :

Le seuil caresse le rostre.

De lèvres et de rostres, Jean-Claude Chenut (EdiLivre)

 

Nous avons, une dernière fois, une inversion : c’est le seuil (inanimé, plat) qui caresse le rostre (pointu, parfois organique). On remarque d’ailleurs la similitude entre s-euil et d-euil. Le dernier vers est apaisé, isolé du reste du poème, contenu dans un paragraphe à lui seul.

 

Le seuil peut être considéré comme un nouveau départ, mais aussi comme une limite à ne pas franchir (mot bien présent dans le reste du recueil), qui était là tout du long. C’est un dernier vers très sobre, faisant office de proposition humble _ le seuil est au niveau de la terre, humus. On arrête de crier, on finit par se taire.

 

Cette proposition implique un consentement, or la mer va et vient comme le désir, c’est sa nature. Elle revient quand elle veut, et à l’image de la nature, elle ne s’embarrasse ni de la justice, ni de la logique humaine. Donc, son retour est possible. Ce livre est-il cyclique, à l’image de la mer et de la dynamique entre celle-ci et le poète ? Peut-être que tout finit et tout commence par un silence.

 


 

 

Si vous êtes convaincu.e par cette séance de lecture et que vous souhaitez aller plus loin, vous faire votre propre idée ou encore offrir de la poésie à un.e ami.e pour ce début d’année, rendez-vous sur le site d’Edilivre où vous pourrez acheter cet ouvrage en version numérique ou en version papier.

 

N’hésitez pas à me dire ce que vous avez pensé de cette balade analytique dans les commentaires. Quant à moi, j’aurai découvert un auteur et une maison d’édition bien sympathiques.

Catégories : Étiquettes : , , , ,

3 commentaires

  1. Merci Suzie d’avoir abordé mon ras dô

    il me semble bien que ce qui t’habille est de la nudité qui montre une pureté à laquelle je suis très attachéAmon tour de m’abonner.
    N-L

Si vous commentez, ça m'encourage !