Pandémie : Préparer l’après (partie 3)

Dans la deuxième partie de cet article, j’avais dressé un constat pas tellement réjouissant de ce qui nous attendait si nous restons passifs après le confinement. Attardons-nous à présent sur diverses solutions.

Les fausses bonnes idées

Je vous avais promis du positif… Mais me demander d’arrêter de râler c’est un peu comme me demander d’arrêter de respirer. Donc voici déjà ce en quoi je ne crois pas : trouver une planète habitable, orbiter dans une navette spatiale géante, créer des villes sur l’eau, mettre de la terre là où monte le niveau des océans, construire des digues géantes, repeindre tous les toits de Paris en blanc, provoquer un refroidissement climatique avec des produits chimiques libérés dans l’atmosphère, la terraformation, déclencher une guerre mondiale.

Pour moi, ces idées farfelues ne sont que de la poudre aux yeux, des concours de la plus grosse (fusée) entre milliardaires, du gâchis d’argent et d’intelligence que l’on pourrait employer à trouver des solutions efficaces. Voici à présent des pistes que je trouve intéressantes.

Chacun fait sa part

Énormément de scepticisme entoure ce concept : les diverses industries sont plus polluantes que la somme des consommateurs, et le capitalisme, nécessitant une croissance continuelle, est voué à nous faire détruire la planète _ et à nous auto-détruire par la même occasion. De nombreux citoyens baissent donc les bras, considérant que « ça ne sert à rien » et que l’action individuelle, en plus d’être une fausse solution, est un immense cache-misère veillant à responsabiliser les individus plutôt que les structures qui organisent notre mode de vie. De même que les citoyens qui s’abstiennent de voter, ces personnes s’abstiennent d’agir au quotidien, pensant ainsi tirer la sonnette d’alarme.

Je suis d’accord sur le fait que nous appliquons énormément de pansements là où il y aurait besoin d’une véritable opération. D’accord également sur le fait que les modes de production et notre économie doivent changer. Cependant, apprendre à moins et à mieux consommer _ quand nous pouvons nous le permettre _ vous sera bénéfique à tous les points de vue : finances, santé physique, santé mentale, qualité de vie. Vous vous sentirez sans doute plus en contrôle à de nombreux niveaux. A l’échelle collective, cela fera tout de même une différence. Rappelez-vous qu’un demi-degré de plus ou de moins aura une influence majeure sur l’écosystème. Pensez également à l’aspect éthique. Avez-vous vraiment besoin d’un nouveau téléphone fabriqué par des enfants de neuf ans? D’une nouvelle tenue de fête assemblée par des mères de famille sous-payées? De manger autant de viande? Sans changer radicalement de mode de consommation, vous pouvez dans un premier temps faire le point sur vos besoins réels. Il ne s’agit pas non plus de se culpabiliser à chaque fois, car nous faisons partie du système, que nous le voulions ou non.

De plus, si nous ne commençons pas à changer, qui le fera? Comment pourrons-nous argumenter nos revendications auprès des gouvernements et proposer de nouveaux modes de fonctionnement si nous-mêmes, nous n’avons aucune expérience ni aucune information sur ces manières d’agir? Pourquoi, alors que nous désirons une « vraie » démocratie, nous attendons « le bon » dirigeant? C’est à nous d’agir dans un premier temps, afin de savoir précisément par quoi nous voulons remplacer ce qui ne nous plaît plus. On dit souvent que la plupart des gens sont trop stupides pour avoir un rôle dans une démocratie représentative. Dans ce cas, discutons et éduquons-nous mutuellement.

Les moyens traditionnels

Les pétitions, les manifestations, se syndiquer, aider une campagne… Voici autant de moyens de tenter d’améliorer ou de conserver nos acquis sociaux. Nous avons tendance à nous sentir frustrés quand, après plusieurs mois de mobilisation active, des projets de lois sont maintenus ou des employés licenciés en masse. Cependant, regardez où nous en sommes, et comparez avec nos voisins anglais, ou mieux, avec les Américains. Peuvent-ils aller gratuitement à l’université? Peuvent-ils prétendre à une retraite correcte? Peuvent-ils se faire traiter pour le cancer sans passer des nuits blanches à craindre d’endetter leurs proches? Nous avons une réputation de râleurs, mais il faut reconnaître que cela nous a plutôt bien réussi jusque-là. Oui, le climat social français est souvent anxiogène, il existe des inégalités criantes, mais quand je pense à tout ce qu’on a déjà, je suis fière de vivre ici et que des personnes viennent du bout du monde pour venir partager ces valeurs avec nous.

On pourrait tout de même se poser légitimement des questions sur l’adaptation de ces moyens traditionnels au monde moderne : une grève affecte à présent plus les travailleurs que leurs patrons, les pétitions n’aboutissent que rarement à force d’en faire trop, la répression systématique des manifestants rend les événements publics de plus en plus impossibles, les jeunes sont de moins en moins syndiqués car sinon, c’est le chantage à l’emploi.

Il y a tout de même de nouveaux moyens de s’exprimer et des initiatives intelligentes. Souvenez-vous des milliers de chaussures disposées sur la place de la République en novembre 2015 pour protester contre la COP 21 quand Hollande avait interdit les rassemblements, ou encore de l’impact de #metoo sur Twitter, qui certes n’a pas changé grand-chose pour notre sécurité, mais a tout de même ravivé la solidarité entre femmes et a provoqué des prises de consciences parfois légères, mais significatives, chez de nombreux hommes. L’important dans tout combat social ou politique n’est pas simplement d’obtenir gain de cause _ trop long, trop frustrant _ mais aussi de se sentir moins isolé face aux injustices que nous subissons.

Dernièrement, manif.app a suscité l’intérêt de ceux qui souhaitaient manifester le 1er mai malgré le confinement. Utilisé également par les Gilets Jaunes, ce site permet de manifester anonymement par l’intermédiaire d’un avatar. Il s’agit d’une bonne alternative pour les personnes anxieuses, agoraphobes, asthmatiques, âgées, handicapées qui sont à présent exclues de ce moyen d’expression citoyen en raison de la violence croissante des répressions policières.

Les initiatives locales

Considérées à présent comme des « trucs de bobos », symboles parfois de la gentrification d’un quartier, les initiatives locales ont pourtant des origines ouvrières et populaires. Les jardins partagés, par exemple, permettaient aux ouvriers de se ressourcer, de se nourrir avec des aliments de bonne qualité, d’échanger entre eux, de s’approprier directement le fruit de leur travail, d’échapper quelques heures par semaine à la logique capitaliste, d’exercer leur corps autrement qu’à l’usine, de bénéficier d’un peu de nature même en milieu urbain.

Bien sûr, aujourd’hui, les travailleurs ont moins de temps. En revanche, il existe une catégorie de personnes non privilégiées qui, pourtant, ont du temps à revendre _ ou à s’approprier _ : il s’agit des chômeurs. Viennent ensuite quelques sans-papiers qui ont réussi à s’intégrer malgré tous les obstacles de leur condition. Privés de leur droit au travail, ils tentent de jouer un rôle positif dans la société en faisant notamment du bénévolat. A cela s’ajoute certaines personnes handicapées ou malades chroniques, trouvant parfois la force d’agir dans leur quartier ou sur Internet. Enfin, notre population vieillissante regorge de retraités engagés. Les étudiants, également, ont encore le luxe du temps, quand ils n’ont pas besoin de subvenir à leurs besoins.

Il reste donc une bonne partie de la population qui, bien que marginalisée, s’engage et se retrouve autour d’activités qui sont non seulement bénéfiques pour elle, mais également pour l’ensemble de la société.

J’ai cité les jardins partagés en exemple, mais il existe également des fablabs où l’on peut construire des objets, concevoir des sites Internet, apprendre à réparer nos outils technologiques. Des friches sont aménagées par la collectivité qui contiennent expositions de street-art, fermes pédagogiques ou encore bibliothèques collaboratives. Il y a quantité d’autres actions ciblées dont vous pouvez apprendre l’existence en vous baladant dans votre quartier, en contactant une association (même d’ampleur nationale) ou, qui sait, que vous pouvez créer vous-même…

Quelques concepts inspirants

J’aurais tellement aimé ne faire un article que sur ces sujets, mais je m’y connais si peu pour l’instant. C’est promis, je vais m’instruire et vous partager mes découvertes en retour. J’aurais par exemple voulu parler de permaculture, mais je suis incapable de former une phrase à ce propos. Vous trouverez mieux votre compte en allant chercher par vous-même.

Par contre, je ne peux m’empêcher de partager avec vous quelque chose de trop peu connu en ce moment : le low-tech. Il s’agit tout simplement de l’inverse de la high-tech : une technologie plus simple, plus accessible, moins gourmande en ressources, beaucoup moins chère car pouvant être produite par tout un chacun.

Je vous mets le site incontournable du low-tech lab ici, riche en explications éclairantes et en tutos fascinants.

Une révolution numérique?

« Progrès » est un mot fourre-tout dont on peine à se rappeler qu’il n’est ni positif ni négatif par nature. Si la fracture numérique est une réalité avérée en France, nos autorités s’orientent de plus en plus vers un « tout-numérique », surtout en ce qui concerne les démarches administratives. Ceci est très dangereux. En plus de réduire les contacts humains de personnes déjà marginalisées, cela tend à précariser encore plus celles qui ne maîtrisent pas la technologie. Or, on le sait, sans démarche administrative, on n’accède à rien en France. Titre de séjour, emploi, logement… Les analphabètes numériques seront exclus de tout cela, plus rapidement encore si l’extase face à la magie d’Internet lors du confinement nous fait perdre toute capacité de jugement.

Heureusement, nous sommes de mieux en mieux éduqués face aux nouvelles technologies. Les jeux pour apprendre à coder, comme CodeCombat, sont accessibles aux enfants de primaire. Des ateliers d’éducation à l’image se développent. Une infinité de cours gratuits sur le design, la programmation, l’interface humain-machine sont disponibles en ligne. La population en général est plus éveillée sur les dangers des réseaux sociaux pour la santé mentale. Les lanceurs d’alerte ont modifié en profondeur notre rapport à la technologie concernant nos données personnelles. Les fablabs dont je parlais plus haut éclosent à droite et à gauche.

Cette sensibilisation massive est sur la bonne voie. Cependant, un aspect de ce « progrès » demeure une véritable menace pour la démocratie : la bulle de filtres. Décrite en profondeur par Eli Pariser, militant pour la démocratie numérique, dans son ouvrage de référence The Filter Bubble, la bulle de filtres est ce qui nous permet d’accéder à un contenu en ligne personnalisé de plus en plus précis. Or, c’est ainsi que nous devenons enfermés dans une caricature de nous-mêmes, raciste, complotiste, extrémiste… Et que nous sommes de moins en moins tolérants lors de débats d’opinion.

Je l’avoue, mon opinion très tranchée est probablement le fruit de la filter bubble. Plus le temps passe, plus j’éprouve des difficultés à supporter des points de vue différents du mien. Ces derniers temps, grâce au recul du confinement, je me suis essayée à un exercice : parler avec respect à des internautes qui croient à des théories du complot. Très, très douloureux pour moi, car si je réagis souvent de manière agressive envers ces personnes, c’est parce que je me sens menacée. Je n’ai pas fait ça pour me donner bonne conscience, simplement parce que j’étais dans un contexte où je n’avais pas envie d’entrer dans une bataille d’arguments sans fin, simplement de mieux comprendre. Ça a plutôt fonctionné. Construire des ponts entre nous sans chercher à convertir les autres _ pire, à les insulter _ est la seule manière de lutter contre des radicalisations de toutes sortes.

Finalement, chaque personne se croyant tirée d’affaire est dans sa bulle. Il y a quelques semaines, je ressentais une telle rage, une telle frustration que je me suis dit : « sors, respire, arrose tes plantes, parle à ta famille, mais ne reste pas dans cet état. Tu ne veux pas devenir comme ça ». La lutte contre la radicalisation commence à l’intérieur de nous-mêmes. Je suis sortie de ma bulle une fois, il me reste à présent à pratiquer. Et vous, qu’allez-vous faire? Qui allez-vous écouter?

Une démocratie plus directe

Le pouvoir exécutif est très fort, peut-être trop en France. Les résultats des rares référendums ne sont pas respectés. Nous pourrions tester d’autres modèles de démocratie sans avoir à passer par une révolution. Ça pourrait commencer petit, par des manières de voter différentes dans des associations, des clubs, des écoles, des élections locales… A force d’essais, nous pourrions un jour trouver un système suscitant beaucoup moins de frustration et donnant réellement une voix à la population au lieu d’instaurer un jeu dangereux entre abstentionnistes et extrêmes une fois tous les cinq ans.

Pour que vous vous fassiez une idée des modèles possibles, je vous mets ici une vidéo longue d’une heure mais passionnante _ et drôle _ de quelqu’un qui a beaucoup, beaucoup bossé sur le sujet : il s’agit (encore) du Defekator.

Defekator : ils cherchent la démocratie, ça tourne mal!

Vers quoi pourrions-nous aller?

A la fin, il ne s’agit pas de « convaincre » le gouvernement, mais d’apprendre à être autonomes à l’échelle collective, à prendre les choses en main nous-mêmes : il n’y a pas de « fin » de l’histoire : non pas qu’on sera toujours en train de « nous battre », mais de construire notre société.

Voilà pourquoi il faut qu’on apprenne à se nourrir, à gérer la démocratie, à avoir la souveraineté sur nos corps, à s’éduquer mutuellement mais aussi par nous-mêmes, à gérer un budget, à prendre des décisions ensemble sans intermédiaire, à accueillir les étrangers, à prendre soin de la nature…

Vous venez de lire un article, que dis-je un roman en trois parties et vous avez probablement mal à la tête _ si vous êtes toujours là. Vous devez vous demander : « c’est bien, mais je commence par quoi? » Vous pouvez entreprendre une action très simple cette semaine. Si vous vous sacrifiez toujours pour des causes externes, vous pouvez vous forcer à prendre soin de vous, ne serait-ce qu’une minute. Si vous avez, comme moi, des difficultés de tolérance, vous pouvez faire un premier pas, réel ou virtuel, vers l’Autre avec un grand A. Si vous êtes sociable _ pas comme moi, donc _ vous pouvez vous renseigner sur les différents collectifs, associations, groupes d’entraide qui existent dans les environs. Si vous êtes passionné de code, intéressez-vous à son aspect éthique… Choisissez une cause en fonction de vos centres d’intérêt et de votre personnalité, si vous en avez le temps, l’argent ou l’énergie bien sûr. La construction d’un monde meilleur ne doit pas se résumer à une lutte, vous devez aussi y prendre du plaisir, gagner en confiance, vous sentir entouré.

P.S. : Si vous souhaitez protester contre une absence de protection de la part de votre employeur ou de l’État durant la pandémie ou contre l’homicide involontaire de l’un de vos proches pour cause de négligence, vous pouvez porter plainte ici.

Publié par suziegroove

Touche-à-tout intéressée par l'écriture, la cuisine et la programmation. J'essaie de créer des tutos simples et pratiques tout en vous partageant mon expérience.

2 commentaires sur « Pandémie : Préparer l’après (partie 3) »

  1. Merci pour cet excellent billet en trois parties. J’aime beaucoup ton approche. Et merci aussi d’avoir mis en place un flux RSS. Depuis que je m’y suis converti, je ne m’en lasse plus !
    En espérant te relire
    Lucien

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Lucien pour ton retour très positif ! Oui, difficile d’écrire un article sans être une experte mais sans tomber non plus dans la conversation de comptoir. Promis, tu me reliras bientôt !

      J'aime

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