Pandémie : Préparer l’après (partie 2)

Dans la première partie de cet article, j’avais mis en garde contre l’effet de sidération que provoquait la situation actuelle. Voici à présent ce pour quoi nous devons retrouver notre capacité à agir.

Veiller sur nous-mêmes

Mettre le masque à oxygène sur soi d’abord, c’est toujours le plus important. Pour soi, bien sûr, mais aussi pour les autres. Rester en capacité d’agir et de réfléchir nous permettra de ne pas céder à l’agressivité et de tenir bon face aux rumeurs et aux discours trompeurs.

Gestes barrières contre la connerie virale, par Defekator : ou comment conserver son esprit critique et protéger celui des autres pendant le confinement

Pour ça, il faut prendre soin de soi, veiller à sa stabilité mentale. Dans le monde d’aujourd’hui, c’est loin d’être facile. Le plus compliqué, en réalité, c’est de trouver l’équilibre entre vivre sa vie et militer pour construire un futur meilleur. Personnellement, j’ai beaucoup de mal à ne pas tomber dans les extrêmes : me consumer de colère et d’impuissance dès que je m’informe un peu ou me réfugier dans ma bulle. Or, j’ai l’impression que de nombreuses personnes aujourd’hui restent dans l’un ou l’autre de ces extrêmes : regardez à quel point le contenu sur Internet se radicalise, et à l’inverse la profusion de conseils bien-être, le succès des applications de méditation et des objets doux ou mignons en tous genres. La popularité soudaine d’Animal Crossing dès le début du confinement me semble en être un excellent exemple. Je ne juge personne, au contraire, je pense que l’on pourrait tous se soutenir pour trouver des manières d’équilibrer nos vies. Bonheur individuel et aspiration collective à une vie meilleure, un environnement moins toxique, un système plus juste sont pour moi intrinsèquement liés. Pourquoi toujours cette injonction à choisir son camp entre « détendez-vous, oubliez tout, profitez de l’instant présent » et « sacrifiez-votre vie pour la lutte sociale »? Je crois qu’il y a un juste milieu.

En revanche, ce à quoi je ne crois pas, c’est en la part du colibri. Certes, tout le monde doit « faire sa part », mais si le colibri ne pique pas les fesses des éléphants pour qu’ils aillent tout de suite puiser de l’eau dans leur immense trompe pour éteindre le feu, la forêt va cramer… Même si je trouve qu’il y a du bon dans la pensée de Pierre Rabhi et que j’ai apprécié la lecture de son manifeste, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il y a quelque chose de nocif sur le long terme à ne compter que sur les efforts individuels. Dans un style plus vicieux, les gouvernements utilisent souvent cela pour masquer leurs responsabilités, comme lorsqu’ils nous grondent quand le confinement n’est pas respecté alors qu’il ne tenait qu’à eux de nous éviter d’en arriver là…

Par contre, là où notre responsabilité est indiscutable, c’est dans le rapport que nous entretenons avec les autres, mais d’abord avec nous-mêmes. En cela, je rejoins de nombreux apôtres du développement personnel, de la méditation, de la communication non-violente. Oui, il faut se préserver soi-même, sentir nos limites, apprendre à nous détendre, mais aussi à dire non quand il le faut, auquel cas nous devenons agressifs et nous jetons nos émotions sur les autres. Combien de conflits, de guerres, de génocides auraient pu être évités si chacun _ dans les limites de ses capacités _ apprenait d’abord à s’occuper de soi…

Veiller sur notre démocratie

La disparition progressive de notre démocratie semble être la conséquence la plus frappante de l’application de la stratégie du choc dont j’ai parlé plus haut.

Pendant que les vidéos d’animaux gambadant en ville et de confinés prenant joyeusement l’apéro circulent, des drones sillonnent le ciel et peu de personnes s’en formalisent, ou du moins osent s’exprimer sur le sujet. Mais ces gadgets ne sont pas ce qui se fait de pire en ce moment. Par exemple, plus que jamais, on observe un déséquilibre criant entre contrôles policiers en ville et « interventions musclées » dans les cités.

L’émission « Ouvrez les guillemets » de Mediapart sur les violences policières

Or, comment se soucier de ces dérives plus qu’inquiétantes quand on se sent menacé et que tout ce qui compte, c’est que nous, on s’en sorte? Je me souviens notamment de ma propre réaction lors du discours de Hollande à Versailles après les attentats de 2015. Le matraquage médiatique, les gens qui hurlaient « on est en guerre!!! » sur les réseaux sociaux et mon propre traumatisme refoulé par l’injonction d’être un bon pigeon d’aller en terrasse m’avaient rendue vulnérable _ comme presque tout le monde en fait _ aux propos sécuritaires. Trois jours après le carnage, toujours sous le choc, j’ai bu ses paroles : « c’est trop bien, il nous protège. Oui, plus d’armes et de policiers c’est bien. Cool, ils vont pouvoir arrêter n’importe qui ». Évidemment, je n’ai pas pensé comme ça très longtemps. En revanche, on observe bien une modification de l’opinion publique au fil des années. L’état-d’urgence permanent, les contrôles abusifs, les « bavures » systémiques, l’irruption dans notre vie privée, les assignations à domicile de citoyens qui veulent juste sauver les animaux et des lois rappelant le Patriot Act américain ne semblent pas hanter les Français plus que ça.

Si avoir peur nous permet d’anticiper les catastrophes pour mieux nous y préparer, c’est bien. Or, « anticipation » ne semble pas être un mot que nos gouvernements successifs ont à cœur d’honorer. Par contre, si on nous terrorise pour que l’on accepte d’être protégés par un père de la Patrie tout-puissant là, ça devient problématique.

Veiller sur nos droits au travail

Nombreuses sont les personnes enthousiasmées à l’idée de généraliser le télétravail, surtout en région parisienne où la plupart des gens font parfois jusqu’à trois heures de trajet par jour. Toutefois, on peut s’interroger sur les conséquences d’un tel changement. Les employés seront-ils plus libres? On peut imaginer des dispositifs de surveillance plus exacts et plus insidieux que le pointage, l’open-space ou les caméras et micros cachés. Il pourrait y avoir obligation de laisser la webcam allumée, ou encore un compteur de temps de travail. Je manque d’imagination sur le sujet, mais je suis sûre que les entrepreneurs qui préparent « le monde de demain » eux, n’en manquent pas.

A propos des dérives possibles de la technologie liées au Covid-19, je vous conseille cet excellent article paru dans la revue Terrestres : Ne laissons pas s’installer le monde sans contact.

Quant à la dissolution progressive des droits des employés en général, j’ai déjà dit tout ce que je pensais dans la partie portant sur la stratégie du choc.

Veiller sur le système de santé

Un élément très positif de cette crise est la prise de conscience soudaine de millions de personnes des conditions de travail du personnel soignant. Heureusement, parce qu’avec une population vieillissante, une jeunesse de plus en plus malade et avec un environnement de plus en plus nocif, sans compter le réchauffement qui a déjà commencé et les futures pandémies, nous en aurons bien besoin. Il n’y a qu’à espérer que nous parviendrons à conserver et améliorer le système de protection médico-social, car qui dit fragilité sociale et économique dit également une plus grande exposition aux risques sanitaires. Dans l’idéal, il faudrait à tous un logement salubre, une alimentation de qualité, des conditions de travail décentes, moins de stress…

Améliorer la santé des gens, ce n’est pas seulement améliorer le système de santé en tant que tel, mais également veiller à ce que chacun puisse être dans un état physique et mental suffisamment sain et ainsi avoir moins besoin de consulter ou de suivre un traitement contraignant. Utopique, certes, mais dès que nous améliorions un aspect (plus de médicaments remboursés, assainissement de l’air, interdiction de certaines substances dans l’alimentation etc), cela en renforce automatiquement d’autres.

Quand on entend que les infirmières toucheront une prime, donc n’auront pas d’augmentation, cela a de quoi nous exaspérer. Cela fait des années que le personnel soignant fait la grève en travaillant, se trouve en première ligne d’un système défaillant et se fait gazer gratuitement. Toutefois, il est possible de les épauler par des actions locales, des comités de défense de tel ou tel hôpital. Cela ne modifiera pas le système en profondeur, mais si nous sommes nombreux, il est possible que les décideurs cèdent de guerre lasse.

Veiller sur la paix

Il suffit de lire La Rumeur d’Orléans d’Edgar Morin pour se rendre compte à quel point les gens peuvent se laisser mener par leur inconscient raciste ou antisémite même en temps normal, alors imaginez en temps de crise. En fait, vous n’avez même pas besoin d’imaginer, nos livres d’histoire et nos actualités en sont déjà pleins. Depuis le début de la pandémie, les actes sinophobes ont augmenté. Alors imaginez quand nous serons encore plus en difficulté. On entendra partout, encore plus qu’aujourd’hui : « en même temps, regarde tous les Noirs qui font la queue à la CAF » ou « il faut que les femmes voilées arrêtent de faire des gosses » ou « si Macron n’avait pas été l’ami des banquiers juifs, on n’en serait pas là ». Ces idées nocives, avec lesquelles les minorités ont dû apprendre à vivre, vont très vite se transformer en actes. Parce que, encore plus qu’aujourd’hui, les gens seront à bout. Parce qu’ils auront l’impression que leur santé / leur richesse / leurs aides sociales leur auront été prises par leur voisin chinois / juif / noir / arabe. Les gens n’auront plus rien à perdre, ils seront prêts à mettre le feu. Alors il y aura de nouveaux Ilan Halimi, de nouveaux incendies dans les restaurants chinois, de nouvelles agressions dans les mosquées et les kebabs.

Veiller sur la planète

Quelle que soit notre orientation politique et nos projets d’avenir, c’est bien là le plus urgent. Comme le disent souvent les militants écologistes, la planète survivra sans nous, mais nous ne survivrons pas sans elle.

Je ne pense pas avoir quoi que ce soit à vous apprendre, ni sur l’état de la Terre ni sur la manière de continuer à la rendre vivable. En revanche, je me demande comment nous ferons quand nous n’aurons ni air ni eau ni ciel ni terre? Est-ce que cet endroit que nous aurons déformé, battu, souillé sera toujours « chez nous »?

Les plus riches auront leurs bunkers moins réalistes que le monde de Oui-Oui, et les plus pauvres ne pourront plus respirer, plus boire… En fait, nous le savons tous, cela est déjà en train de se produire depuis plusieurs années dans diverses régions du monde. Ces derniers temps cependant, le contraste s’accélère. Le marché des purificateurs d’air et des carafes nettoyeuses d’eau est en pleine expansion… Avant, les personnes en situation de précarité avaient au moins le ciel. Qu’auront-elles après? Seront-elles toujours aussi sages, toujours aussi acceptantes, si nous leur enlevons le ciel, qui depuis le début de l’humanité a été le point de départ de nombreuses spiritualités? Quant aux privilégiés réfugiés dans des abris anti-réchauffement, se sentiront-ils toujours humains si ils perdent tout contact avec la Terre?

Dans cet extrait d’entretien, on peut se rendre compte à quel point la dégradation de notre planète ne profite à personne : il y a des dominants et des dominés, mais aucun gagnant. Quel que soit notre pouvoir, notre richesse, notre statut social, notre qualité de vie va indéniablement se dégrader.

Je pense alors à l’expression « élevage hors-sol » qu’utilise Pierre Rabhi pour parler de la condition des humains modernes : sans soleil, bourrés aux antibiotiques, foulant des surfaces artificielles, nous devenons notre bétail.

Quel rapport avec la fin du confinement? La stratégie du choc dont je parlais plus haut. A chaque crise économique majeure, nous nous rappelons soudain _ pour les profanes comme moi _ à quel point notre économie est virtuelle. L’argent peut faire des petits, la panique peut faire disparaître des milliards en une journée, les banques peuvent créer de la monnaie, les dettes majeures peuvent être annulées. Malheureusement, à chaque fois, on profite de l’inhibition temporaire de nos capacités de réflexion pour nous faire croire qu’il « n’y a pas d’argent magique »… Et de là nous matraquer de discours et de mesures d’austérité pour nous forcer à relancer l’économie. Or, relance de l’économie signifie augmentation de la production matérielle et de la consommation en général, et donc plus de pollution, comme en 2008… Donc pour l’instant, la nature reprend ses droits, mais nous devons rester attentifs au langage de nos dirigeants, aux nouvelles décisions prises par la France et l’Union Européenne, nous informer, discuter, réfléchir et au besoin nous organiser collectivement. Pour celles et ceux qui le peuvent du moins. Ce qui m’amène au dernier point, un peu plus positif je l’espère.

Pour réfléchir sur les solutions possibles, rendez-vous dans la troisième et dernière partie de cet article.

Publié par suziegroove

Touche-à-tout intéressée par l'écriture, la cuisine et la programmation. J'essaie de créer des tutos simples et pratiques tout en vous partageant mon expérience.

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